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Année 1994

De Videodrome à eXistenZ : le moulin à légumes.

eXisTenZ contre Vidéodrome - David Cronenberg

Canada/France/Royaume Uni, 1999, 96 min.

Je me ruais mercredi dernier à la première séance d'eXistenZ avec la hâte de l'inconditionnel de David Cronenberg, le genre de fans qui ne doute plus de son maître, le genre de fans que l'on retrouve au début du film.

Sorti de la salle, le fan avait remis les pieds sur terre, réalisant que même Cronenberg avait parfois des impôts à payer (et oui, c'est aussi ça la réalité !). Une chose est sûre, eXistenZ n'est pas destiné aux spectateurs ayant déjà vu deux ou trois films de Cronenberg. C'est un peu le " Best Of " light, édulcoré de son oeuvre, l'échantillon destiné à la vente.

EXisTenZ
Lors de la présentation d'un nouveau jeu virtuel révolutionnaire (eXistenZ), Allegra Geller (Jennifer Jason Leigh), l'inventrice du jeu, est victime d'un attentat perpétré par la maison de jeu concurrente. Blessée, elle prends la fuite avec un improbable garde du corps: le jeune Ted Pikul (Jude Law). Dès lors, il va leur falloir fuir, se cacher, réparer le jeu, faire un trou dans le bas du dos de Ted, jouer un peu, re-réparer le jeu, rejouer pour tuer des gens qui sont peut-être les méchants, mais c'est pas sûr vu qu'on ne sait pas qui est avec qui...pour finalement (allez, je vends la mèche) se réveiller et se rendre compte que tout n'était qu'un jeu depuis le début.

D'un point de vue formel, d'abord, on pourra remarquer qu'il n'est pas un décor, pas un personnage, pas un accessoire qui n'ait son double quasi identique dans un autre film de David Cronenberg. Pour ne citer que quelques exemples, on retrouve l'église de la séquence d'ouverture dans Videodrome et Dead Zone, l'assemblée de fanatiques dans Scanners ou Dead Zone, le pistolet biologique dans Videodrome, la séquence de voiture dans Le Festin Nu, le placenta externe (ici biopode) dans Chromosome 3... La liste est longue et pourrait constituer l'objet d'un grand jeu concours qui désignerait "le plus grand fan de Cronenberg".

Cependant, il ne s'agirait pas d'un argument négatif si la copie, le recyclage, n'étaient que formels. Il n'est aucun artiste à qui l'on puisse reprocher de réutiliser les mêmes matériaux et encore moins de revenir sans cesse sur ses obsessions, sur ses thèmes de prédilection. On peut en revanche lui reprocher d'en faire son fond de commerce quand il n'ose pas avouer son manque d'inspiration. C'est à mon avis le cas d'eXistenZ. Pour la première fois, Cronenberg a fait de ses obsessions un procédé.

Qu'il s'agisse de la mutations des corps, de leur contamination, de l'invention d'autres sexualités, de fanatisme... il n'est pas un thème récurrent dans l'oeuvre de Cronenberg auquel eXistenZ apporte une nouvelle réflexion, une nouvelle approche. Pire encore, ces thèmes deviennent caricaturaux, quasi risibles tant ils sont mal exploités, plaqués à un scénario devenu prétexte.
Le biopode - jonction anale reliant les joueurs d'eXistenZ - en est l'exemple type. On rit d'abord un moment en découvrant ce nouvel orifice dans le dos de Jennifer Jason Leigh et puis on se lasse. Très vite, l'anus artificiel perd toute force subversive à force d'insistance, de vaseline, de langues et de doigts introduits. De plus, cette " idée " tient maintenant véritablement du procédé (il y avait déjà eu un pénis sous l'aisselle de Marylin Chambers dans Rage et un vagin dans le ventre de James Woods dans Videodrome).

Autre thème récurrent devenu procédé : la mise en abîme (au sens propre) des univers fantasmatiques de Cronenberg. Le procédé n'est pas nouveau. Dans Videodrome, Faux semblants ou Le Festin Nu, Cronenberg nous promenait déjà d'un univers mental à un autre, mais nous laissait alors toute liberté d'interprétation. Le spectateur était libre soit de se fondre dans le personnage principal et ainsi d'incarner son point de vue halluciné, soit de garder sa position de spectateur et de pouvoir ainsi lire et interpréter à sa guise la matière donnée à voir et à entendre.

Ce qui vide eXistenZ de tout sens c'est qu'ici le procédé est cassé par le fait que le spectateur n'est plus interprète, mais consommateur du film. eXistenZ est une visite guidée, alors qu'il n'est pas un film de Cronenberg qui ne soit un labyrinthe.

C'est le cas de Videodrome qui ressort cette semaine au MK2 Beaubourg en version originale. Le film n'était pas sorti en salle depuis 1983. Projeté en version française à l'époque, il n'était pas resté bien longtemps à l'affiche. C'est par la vidéo que Videodrome a connu un véritable succès et qu'il est devenu au fil des années un " film culte " (c'est comme cela que l'on désigne d'une manière un peu méprisante les films comme Henry, portrait of a serial killer ou Evil Dead qui ont obtenu un réel succès grâce aux vidéoclubs). Que l'on aime ou pas, Videodrome est un film dont on ne sort pas indemne. C'est une sorte d'expérience sensorielle à part. Une expérience qui peut être très différente d'une personne à une autre, mais aussi d'une vision à l'autre. C'est pourquoi il est assez difficile d'en raconter l'intrigue.

Vidéodrome
Max Renn (James Woods) est directeur des programmes d'une chaîne privée qui diffuse uniquement des programmes chocs (Films X, snuff movies...). Il est à la recherche de nouveaux programmes quand il tombe " par hasard " sur le programme Videodrome, une émission qui diffuse des scènes de torture. C'est là que tout se complique, à la fois pour Max et pour le spectateur. Max cherche (d'abord sans succès) à trouver l'origine de l'émission. Il va être petit à petit, sujet à des hallucinations de plus en plus fortes avant d'apprendre que le signal Videodrome installe dans le cerveau une sorte de cancer cérébral. Condamné, constamment manipulé par de mystérieuses sociétés pro et anti Videodrome, Max finira par se donner la mort (c'est du moins ce que l'on suppose).

Comme le signal, le film contamine peu à peu le spectateur, lui fait douter de tout, depuis la première image. Alors que nous étions confortablement installés dans le personnage de Max Renn (personnage identificatoire parfait car passif et voyeur), le doute s'installe peu à peu dans nos esprits.On se demande quand et comment notre vision est manipulée, contaminée. On nous donne parfois des indices pour finalement les détruire. Pourtant, jamais Cronenberg ne triche avec nous. Il n'y a rien dans l'évolution du film qui ne soit arbitraire : chaque élément, chaque plan à sa place dans l'une de nos interprétations.

Une des clefs du film nous est donnée par le professeur O'Blivion, un gourou cathodique qui ne parle que par vidéo interposée : " L'écran de télévision est la rétine de l'oeil de l'esprit. C'est pourquoi l'écran de télévision fait parti de la structure physique du cerveau, et c'est pourquoi tout ce qui apparaît sur l'écran de télévision est vécu comme une expérience primaire. C'est pourquoi la télévision est la réalité et la réalité est moins que la télévision ". Une interprétation que Cronenberg souligne dans une interview à William Beard : " Il n'y a aucune hallucination dans le film. Tout est réel, égal à lui même. "

Il ne vous reste plus qu'à aller vous même vous perdre dans les méandres de Videodrome. Pour peu que vous lâchiez le fil d'Ariane de votre raison, je vous garantis que vous n'en reviendrez pas.

eXisTenZ
De David Cronenberg
Avec Jennifer Jason Leigh, Jude Law, Ian Holm
Canada/France/Royaume Uni, 1999, 1h36.

Vidéodrome
De David Cronenberg
Avec James Woods, Peter Dvorsky, Debbie Harry
Canada, 1982, 1h28.


- Lire la chronique (odorante) d'EXisTenZ par Myosotis.
- Lire la chronique de Crash (Cronenberg, 1996).
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Brett Zeitoun - 07 mai 2008

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