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Le narrateur est sur ce bateau : il naît en plein naufrage. Sa mère lui rabat les oreilles, sa vie durant, sur ce jour, le 30 janvier 1945. Il refuse de s'y intéresser, d'exhumer cet événement de l'oubli par l'entremise de sa plume de journaliste. Pourtant, il consulte un site Internet qui propose, dans une lecture d'extrême droite, la relation méthodique et précise des événements. Sur le chatroom, les pseudonymes David et Wilhelm s'affrontent avec virulence, le premier se dit juif, le second est « un porc de nazi ». Ils se passionnent pour le naufrage du Wilhelm Gustolff : ils connaissent tout de David Frankfurter, Wilhelm Gustolff, Alexander Marinesko, ces hommes qui, à leur insu, aménagent la forte symbolique de ce naufrage.
Tous les personnages ont leurs pensées plaquées vers cette histoire irrésolue, demeurée dans l'oubli. Cette attention, délibérée ou contrainte, réactive l'horreur d'hier qui intervient et ressurgit dans la réalité d'aujourd'hui. Grass met à nu les fils obscurs qui relient passé et présent et culminent dans la consécration criminelle de Konrad, alias Wilhelm, le fils du narrateur.
L'écriture « en crabe »
Günter Grass explore avec minutie et habileté les liens tirés entre deux époques, qui se heurtent de plein fouet dans les têtes de deux adolescents fragiles et angoissés. Konrad, fasciné par l'histoire du Wilhelm Gustloff, délaissé par son père, décortique l'événement et s'efforce de réactiver le projet national-socialiste dans une réécriture de l'histoire et de sa propre identité. Son père n'est-il pas un survivant du Gustolff ?
Ce texte est une immersion totale dans les conditions historiques et psychologiques qui déterminent, des années auparavant, les naufrages, celui du Gustolff et celui de Konrad. C'est avec la minutie du peintre, l'habileté de l'historiographe et la subtilité du psychologue que Grass brosse le tableau tourmenté d'une famille éprouvée par les répétitions de l'histoire. Cette application velléitaire, exploration contrainte, révulse le narrateur qui voudrait vivre dans l'oubli. Mais son fils, encouragé par la grand-mère rescapée, entend convaincre ses contemporains de certains bienfaits du national-socialisme.
Cette avancée en crabe, aux éléments d'abord éparpillés et sans rapport évident les uns avec les autres, se resserre progressivement et explose avec l'irruption fulgurante du crime. Ce récit aux fronts dramatiques multiples et enchâssés s'apparente à une mise en abyme de l'histoire allemande. Sa progression hésitante et difficile, comme le trajet d'un bateau sur une mer glacée, réactive le passé et témoigne d'une synthèse effroyable entre le souvenir occulté à force de déni et une pensée chaotique bouleversée par le silence.
Culpabilité fantasmée et restauration d'une idéologie
Roman captivant, aux ramifications subtiles, où la construction est si finement élaborée qu'elle investit savamment les fondements narratifs du récit, celui-ci s'étoffe encore d'une observation implacable des sentiments incompressibles nés de l'inexprimable culpabilité. À travers le personnage de David, qui se fait passer pour un jeune homme de confession juive parce qu'il ne comprend pas, parce qu'il a honte, Grass expose les maux silencieux et ravageurs de l'inexpiable. Jamais il ne l'exprime, jamais il ne la formule. Il la traduit telle qu'elle se vit dans les pensées et l'intimité de chaque individu, sans mot.
Les résurgences d'un projet politique monstrueux dans les réinterprétations et délires d'un cerveau ébranlé conduisent à une issue effroyable. Les silences d'une génération, incarnés par la mère et son fils rescapés du naufrage, font exploser les fantasmes de la suivante qui s'imprègne d'une quête furieuse de sens, au risque de tout déformer, de tout reformuler. Konrad, seul face à un questionnement douloureux, en vient à commettre un meurtre rituel, inscrit dans une recherche du père, dans un cycle infernal qui reproduit le passé et dans une continuité symbolique de réactivation du sentiment national bafoué.
Ce roman convie le lecteur à une exploration méthodique, captivante et bouleversante des angoisses d'êtres humains liés, cinquante ans après les faits, par un drame. Grass se livre également ici à une réflexion amère sur les silences de l'Histoire.
Le Chat et la Souris, Le Seuil, 1962.
Les Années de chien, 1965.
Anesthésie locale, Le Seuil, 1971.
Le Turbot, Le Seuil, 1979.
Une rencontre en Westphalie, Le Seuil, 1981.
La Ratte, Le Seuil, 1987.
L'Appel du crapaud, Le Seuil, 1992.
Toute une histoire, Le Seuil, 1997.
Sur le web :
- Lire Günter Grass en croisade contre l'oubli de Brigitte Pätzold (Le Monde diplomatique, octobre 1995).
- Lire Pierre Bourdieu et Günter Grass : la tradition "d'ouvrir sa gueule", (Le Monde, janvier 2002)
- Lire Günter Grass brise un tabou, (Cyberpresse/AFP, février 2002).
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