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L'ambiguïté persistante, tour à tour convaincante et désarmante, ne quitte jamais le récit et Mountstuart prend chair, s'étoffe de reconnaissance et de prestige, s'introduit là où il faut. Les beuveries avec Hemingway, les déjeuners avec Picasso ou le dîner pendant lequel il fait de l'œil à Simone Signoret inscrivent Mountstuart dans le monde réel. Anecdotes inspirées ou évocations de souvenirs, la part intime que Boyd livre de lui-même en Mountstuart demeure un mystère.
Maître des illusions, Boyd ancre Logan dans le XXe siècle : les guerres ou les personnages célèbres découpent en séquences le long film de sa vie. La confrontation subtile entre la restitution d'une réalité avec l'expression de l'imaginaire parvient à donner corps à l'identité d'écrivain de Mountstuart. Celui-ci acquiert l'épaisseur de la vérité, celle de celui qu'il fut.
L'écriture impossible d'une œuvre au jour le jour
De cette existence, tantôt sereine tantôt déchirée, l'on extrait certainement le témoignage de l'écrivain Boyd. L'on touche subrepticement du doigt les affres exigeantes et éprouvantes que recèle le travail d'écriture. Scindée entre l'urgence de vivre et la nécessité d'écrire, la vie de Mountstuart s'éparpille entre le reporter, le galeriste ou l'enseignant, se dilue dans une consommation démesurée d'alcool et se reconstruit après les tornades sentimentales qui ont tout balayé. D'immenses vides, révélés par les sauts chronologiques de ses carnets, traduisent tour à tour l'intensité hyperactive et l'abandon désespéré. C'est bien l'exploration des tourments et des sacrifices qu'exige l'écriture que nous livre ici Boyd.
La solitude de l'écrivain, recueillement contraint et nécessaire, écarte du mouvement du monde, alors que ce retrait l'assure pourtant d'une intime complicité avec laquelle il explore les monts, les aspérités et les gouffres des vies qu'il côtoie. Mountstuart, qui a depuis sa sortie du collège la conviction d'être écrivain, n'atteint que rarement l'équilibre périlleux qui lui permettrait d'écrire. Il fuit la solitude, s'enfonce dans un confort qu'il exècre et rejette, cherche avec frénésie à dépasser ce qu'il vit, provoque des ruptures radicales ou s'abîme dans la destruction de lui-même. Jamais il ne semble prêt. Il retarde ses projets, en parle plus qu'il n'écrit, les abandonne même sans se l'avouer à lui-même. La vertigineuse plongée en soi-même imposée par l'écriture effraye Mountstuart, lequel, pour se fuir lui-même et ne jamais reconnaître sa démission, préfère se réfugier dans l'action, la sécurité ou l'abandon. À travers le personnage de Mountstuart, Boyd exprime les tourment de l'écriture.
C'est donc là, dans cette tension permanente entre lui et le monde, que l'écrivain compose son œuvre. Mountstuart, dès l'instant où il décide d'écrire, exécute l'exercice avec une célérité extrême. Il expulse le trop-plein, se délivre de son étrange aventure avec une prostituée ou de l'inexplicable long emprisonnement dont il fut victime, puis repart sur les chemins rocailleux et abrupts de sa vie, pressé par l'urgence, broyé par l'abandon, pour délaisser à nouveau l'écriture. Mountstuart était-il un écrivain ? Il a peu écrit finalement et son succès a été limité. Qu'importe ! Sans conteste, parce qu'il n'a cessé de le clamer haut et fort, il était un écrivain. Cette conviction, dont il a toujours été persuadé sans en douter un instant, l'a guidé toute sa vie. Sans l'inébranlable certitude de ce qu'il était, il n'aurait pas vécu de la sorte.
Boyd, à travers l'odyssée de Mountstuart, exprime les épreuves de l'écrivain, confronté à lui-même et au monde. Il restitue, avec la force explosive d'une écriture fluide et luxuriante, l'agitation passionnée, exubérante et inquiète, le mouvement permanent d'un homme avide d'absolu, de dépassement de son propre imaginaire, d'un homme paradoxal qui éprouve la douleur aiguë de ce qu'il est. Celui qui a attendu pendant tout le récit que Mountstuart reprenne sa plume réalise que ses carnets intimes constituaient, à l'insu de leur auteur, son roman le plus abouti peut-être.
Bibliographie
Nat Tate, Seuil, 2000.
Armadillo, Seuil, 1998.
Brazzaville plage, Seuil, 1991.
Les Nouvelles Confessions, Seuil, 1988.
La Croix et la Bannière, Balland, 1986.
Comme neige au soleil, Balland, 1985.
Un Anglais sous les tropiques, Balland, 1984.
Sur le web :
- Ecouter l'interview de William Boyd sur le site de l'éditeur, Seuil TV : accès direct.
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