Au début, on a peur. Décor minimaliste pour texte intimiste et silences pesants. Mais la mise en scène inventive de Marie-Louise Bischofberger traite avec dynamisme les énigmatiques chassés-croisés des dialogues de Jon Fosse. Et parvient même à relever cette gageure : faire jaillir le comique de l'inquiétante platitude du quotidien.

Dans le théâtre de Peter Brook, le jeu des contrastes est toujours aussi efficace : une table de cuisine, un réfrigérateur, la porte d'une chambre taggée d'une étoile, semblent égarés sous le haut plafond des Bouffes du Nord, mais provoquent un saisissant effet de loupe sur le quotidien désolé de la Norvège. Quand Ikéa envahit une Venise délabrée, c'est la fadeur même qui prend du relief.

La Fille ne va pas bien. Elle boude, elle fuit, elle refuse la soirée d'anniversaire que lui propose sa mère. Parce qu'elle n'a pas d'amis, qu'elle ne veut pas de travail, qu'elle refuse le pragmatisme volubile de la Mère. Le Frère, parfois, leur rend visite, et lutte contre les terreurs d'enfant de la jeune fille. Mais il doit combattre un autre visiteur : l'Ami de la Mère, dont le pouvoir grandit dans la maison, et qui aurait séduit l'adolescente. Réalité sordide d'un traumatisme que la Fille peine à avouer, ou fantasme d'une enfance qui s'attarde ? Peu importe. Ce qui compte, comme chez Tennessee Williams, c'est le choc de deux subjectivités sous les paroles du quotidien. Les failles qui affleurent sous la banalité.

La Fille a les yeux cernés et le teint chlorotique d'une Ophélie trop nonchalante pour se jeter à l'eau. Mais elle arbore aussi les sweatshirts trop larges et le mutisme moqueur d'Agrippine (celle de Brétecher). La voix d'Audrey Bonnet - qui a déjà incarné avec justesse la Princesse Maleine à la Colline l'année dernière - exprime le mélange de souplesse et de dureté qui anime cette adolescente énigmatique, engagée dans une lutte passive contre le monde qui l'entoure.
La mère, au contraire, parle. Elle parle pour échapper au vide comme elle s'habille de rouge pour échapper au terne, comme elle remplit le frigo. Elle occupe l'espace de son énergie, de sa sensualité, mais ne peut empêcher ses tics nerveux et son penchant pour la bouteille de miner ce beau ballet de pragmatisme et de possessivité. A force de parler ANPE, de fantasmer sur ses boums de jeunesse perdues, elle passe à côté de sa fille et de son énigme. Et c'est de nouveau la voix qui emporte l'adhésion du spectateur, celle de Dominique Reymond (déjà mère dans Y aura-t-il de la neige à Noël ?), qui mêle comiquement sa chaude tessiture à une logorrhée pleine d'angoisses mal assumées.
La fête qu'elle organise est un désastre. On grignote des chips d'un air morne, en attendant des invités qui ne viendront pas. La réjouissance ringarde, la gaieté dérisoire de la musique, sous un néon qui suinte la platitude et l'ennui, est d'une parfaite cruauté, à la fois comique et touchante.

A ce bouillon de culture de relations humaines frôlées par la tétanie s'oppose le dehors, celui des cinémas et de la ville, que vient scander le frère en blouson noir. Il a le couteau facile et lutte contre l'ami de sa mère. C'est de la chape de plomb du quotidien que surgissent les maladroits cris de révolte de la jeunesse contre un horizon désolé. Et l'on songe à un autre désert, celui de l'australien Daniel Keene dans Terre Natale.
L'ami de la mère (Hugues Quester) est, comme la fille, une figure énigmatique qui crée des zones d'ombres dans le foyer qu'il visite. Véritable passeur vers le monde des fantasmes, il fait se déployer les terreurs de l'enfance et, tel M le Maudit, s'envoler les ballons multicolores. Un corps épais, qui esquisse soudain quelques pas de danse. Un passé flou, une voix décalée, une politesse fuyante : celui qui apparaît comme le ventre mou du dialogue, qui semble annihiler les conflits, a le calme tendu et féroce du serpent contemplant l'Eden.

Mère affairée, ami ambigu, jeune fille perturbée : le trio de Lolita est surtout le moyen de mettre en place le creusement, par la langue, de ces consciences meurtries. Peu importe s'il a ou non abusé de l'adolescente : les dialogues expérimentent de manière combinatoire le choc de deux subjectivités. Peut-on convaincre l'autre d'agir ? Peut-on obtenir de lui parole de vérité ? Non. Mais, si le dialogue échoue, les mots, par rebonds et ricochets, dévoilent un peu des obsessions de chacun, de sa ligne de conduite, de son squelette mental. Ces Visites sont aussi les tempêtes sous notre crâne.

Jean-Louis Pinte, dans le Figaroscope, estime que « Marie-Louise Bischofberger, dans sa mise en scène, joue trop sur l'apparence des sentiments et l'anecdote pour donner une véritable force au texte. Elle s'égare trop dans la légèreté pour convaincre ». On peut penser, au contraire, qu'un texte contemporain, dont il est de bon ton d'admirer le « grand vide », le silence et l'opacité, mérite un dépoussiérage intelligent et vivace. Pari réussi pour cette mise en scène à la fois réaliste et onirique : transformer le banal en tension jubilatoire.

Visites
De Jon Fosse, traduction de Terje Sinding, mise en scène de Marie Louise Bischofberger. Avec Dominique Reymond, Hugues Quester, Audrey Bonnet, Jeremie Lippmann.
Au théâtre des Bouffes du Nord, 37 bis boulevard de la Chapelle, 75010 Paris, du 23 novembre au 21 décembre 2002.

Séverine Weiss




- Le site des Bouffes du Nord.
- Le site de l'Arche (biographie et bibliographie de Jon Fosse).


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