Amours en marge de Yôko Ogawa

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Amours en marge - Yôko Ogawa

Pour son dernier roman paru en France, la prolifique Yôko Ogawa a décidé de s'occuper de nos oreilles, par où le fracas du monde peut entrer, à notre corps défendant, et n'en plus sortir qu'au prix de grands efforts : où l'étrangeté propre à l'auteur s'exprime avec la fluidité d'une petite mélodie ponctuée de souvenirs.
C'est maintenant de longue date que Yôko Ogawa (Iris hôtel en 2000, Parfum de glace en 2002... ndlr), ancienne infirmière japonaise à la plume inspirée, nous promène sur les sentiers tortueux de la mémoire, où les choses cristallisent des maux, où les mots embaument des souvenirs. On y croise toujours ces musées d'objets insolites, qui vivent encore d'être entretenus par des muséographes, et qui surtout permettent à leurs anciens propriétaires de se libérer de tout ce qu'ils pouvaient incarner du passé. C'est que l'histoire des personnages gît dans les petites choses du quotidien, dans les menus détails et fragments encore capables de faire surgir le tout. Ainsi d'un simple carnet au papier particulièrement lisse, de doigts si agiles et rapides qu'ils semblent magiques, ou encore d'un cornet acoustique, qui somnole dans une vitrine de musée, et dans les méandres de la mémoire du personnage narrateur. Une fois les souvenirs détachés de soi, couchés sur du papier, alors peuvent commencer le deuil et l'oubli.

Voilà donc une jeune femme qui, à peine remise de troubles auditifs, rencontre le sténographe Y, dans un hôtel, à qui elle doit confier son mal pour un article de presse, comme d'autres témoins. On ne saura que peu de choses de cette table ronde : fascinée par les doigts de Y, elle se laisse de suite emporter par le rythme du stylo, mais bientôt ses bourdonnements d'oreilles la reprennent, et elle doit être hospitalisée de nouveau à la clinique F, toute proche. Nous apprendrons un peu plus loin que son mari la quitte : d'un amour qui se perd à un autre qui s'approche, timidement, le livre et la vie de la narratrice sont traversés d'une tendresse qui manque, d'une solitude peuplée de bruits inopportuns, d'une parole errante, entre mots chuchotés et gestes simples. Il faudra alors toute la virtuosité et la patience d'Y pour rassembler sur du papier des fragments de mémoire, des anecdotes, et ainsi parcourir le chemin qui mène des oreilles à la bouche, afin de libérer la jeune femme de ses souvenirs obsédants.

C'est ainsi que la narratrice va son chemin, bordé non de fossés, mais d'amour, dans les marges du carnet, dans les doigts serrés très fort contre la poitrine, les sourires entendus de son neveu qui rendent inutile l'usage des mots, mais qui la guident : s'extirper du silence, revenir à la parole, et surtout, être écoutée, constituent la thérapie, bien plus que tous les médicaments qu'elle doit ingérer. Obsédée par ses oreilles, perdue dans sa mémoire, où les sons se sont mélangés et amplifiés, il lui faut se dégager de son passé, de cet espace intime où les cartes sont brouillées. Dans les écrits de Yôko Ogawa, toujours cette dimension muséale, ce travail d'embaumeur de souvenirs, et donc de mort, est comme l'aboutissement d'un deuil, et le retour au présent de la vie: les fragments du passé étant inscrits durablement dans le temps, confiés à de bonnes mains, les personnages peuvent alors se permettre d'oublier ce qui les fait souffrir.

Sans véritable frontière, sans notion précise de temps, les personnages de Yôko Ogawa se retrouvent piégés dans une sorte de prison mentale, où seules les choses constituent des repères. Sans aucun psychologisme, l'auteur ne les fait vivre que par ce qu'ils ont, des particularités qui suffisent la plupart du temps à les identifier. Romancière des espaces intérieurs troublés, des traces du passé qui ne s'effacent qu'à force de les dire, Yôko Ogawa, une fois de plus, nous emmène donc dans un monde de l'entre-deux, à la croisée des mots et des choses, dans le frémissement des phrases, le souffle des êtres abandonnés à eux-mêmes : et c'est en la lisant que l'on se sent soigné.

Amours en marge
de Yôko Ogawa (1991)
trad. Rose-Marie Makino-Fayolle
Actes Sud, Collection Lettres japonaises
janvier 2005 - 18,90 € - 189 pages

Delphine Maza Le 21 January 2005

Sur le web : - Présentation sur le site de l'éditeur Actes Sud - Lire la chronique de Iris hôtel d'Yôko Ogawa (2000) - Lire la chronique de Parfum de glace d'Yôko Ogawa(2002)