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Gallimard, 2004
De fuites en échappées belles, le roman scelle in fine l'alliance des pirates et des barbares, solidaires dans leurs luttes contre l'empire occidental...
« La plastination entrait dans une ère nouvelle. Le temps où elle passerait d'un art, certes élaboré, de la conservation des morts à celui, forcement révolutionnaire, de la préservation des vivants n'était plus très loin. Le mouvement était en marche. La chirurgie esthétique serait bientôt ravalée au rang d'imposture et de dérivation perverse du rêve d'immortalité. La plastination serait, pour elle, ce que le vaccin avait été au pansement : une invention qui la rendrait à la fois caduque et négligeable. »
L'ambivalence du progrès scientifique figure aujourd'hui au cœur des interrogations portées sur la place publique par les altermondialistes. Les perspectives ouvertes par la recherche - notamment bio-médicale - font l'objet d'âpres disputes entre citoyens et multinationales, comme l'illustre les jeux d'influence et les pensées dans lesquels Berton s'amuse à perdre son héros. Pris entre une pieuvre des affaires décidée à accroître sa zone de profits (une firme au nom doublement évocateur de Lebendi !) et ses amitiés révolutionnaires, le héros décide de se jeter à corps perdu dans une quête scientifique (l'Organol en guise de Graal !) dont il estime qu'elle servira la cause du peuple.
Ce soir-la, en quelques secondes, j'eus l'intuition qu'un immense complot mêlait les États et les grandes entreprises pour nous maintenir dans un état d'ignorance et de dépendance. Les biens étaient des drogues, l'offre de loisirs la scansion d'un rythme qu'ils nous imposaient de l'extérieur pour dompter notre envie d'être libres. La mort elle-même était dans leur camp, la garantie du renouvellement des désirs. L'urgence entretenait la confusion. La confusion entravait le mouvement. Et j'étais au milieu de tout cela, le seul à me rendre compte des enjeux qui se nichaient au cœur de notre activité de recherche. La plastination, contrairement à ce que m'avait dit Vendrolini, n'était pas seulement susceptible de remettre en cause l'équilibre du marché des biens. Elle serait capable, offert au plus grand nombre, de foutre en l'air les castes, de défaire les lignées et de redistribuer, à portée de vie d'homme, les cartes sociales. »
« Je me rendis compte à ce moment précis que l'immortalité était le chaînon manquant qui émanciperait les hommes. Mon existence se résumait à une tentative de m'extraire du bourbier dans lequel ma naissance m'avait placé. À l'échelle sociale, la vie était trop courte pour réussir ce prodige plus d'une fois sur un million. Alors que je fumais une cigarette sur la terrasse, j'eus une révélation. Une sorte de transe visionnaire qui me donna accès au sens de mon parcours. Sous-homme de l'ombre, j'avais lutté avec mes poings et failli perdre la vie. Aubry et moi avions tenté de changer le monde avec, pour toute récompense, la mort et le scandale. Il y avait trop d'intérêts en jeu pour que la donne fût rééquilibrée dans le sens des plus faibles. Le nombre était avec nous, mais le temps manquait. Le monde était tellement corrompu, la liberté enfouie si profond, qu'il n'était plus possible pour aucun homme de ma naissance d'y accéder autrement qu'en disposant de plusieurs vies. La plastination appliquée aux vivants, en ouvrant une perspective infinie, permettrait de surmonter le fardeau d'une génération impure. Les hommes se libéreraient de leurs liens dans la durée, de leurs handicaps et déterminismes. La science ouvrirait un champ extraordinaire à la reconstruction des identités et à la restauration des libertés individuelles. Elle marquerait la fin des privilèges et des héritages. Le début d'une vraie égalité des chances. N'était-ce pas tout ce qu'elle avait toujours promis aux hommes ? La libération et le progrès pour des siècles et des siècles. Lebendi International ne pouvait pas se permettre de laisser une telle chance à portée de tous. Il était inévitable que le consortium accapare le secret pour le détruire ou le commercialiser selon ses propres règles.
Ni romanquête ni roman militant, Pirates est plus que cela. L'ambition du roman porte sur la transformation de la psyché contemporaine, il interroge nos valeurs et nos dynamiques existentielles. S'il est emblématique de la cause altermondialiste - jusque dans l'imprécision des discours et des actes qui caractérise aujourd'hui le mouvement, à la recherche d'une voie, d'un sens et d'un souffle nouveau, comme le héros de Pirates, le roman tente d'aller au-delà des questions politiques du moment pour s'interroger sur la place, la nature et l'engagement de l'individu contemporain. Comment se constitue une personnalité aujourd'hui ? Qu'est-ce qui fait que nous sommes ce que nous sommes ? A quoi croyons nous ? Que devons-nous faire pour exister pleinement ? Si je peux prendre mille masques dans le théâtre de la modernité médiatique, où gît ma véritable identité ?
Pirates se lit d'abord comme un ego-trip déjanté, une quête identitaire violente, maladroite, désabusée. Berton a voulu montrer les liaisons qui unissent, comme des passerelles, les infra-mondes contemporains, les fils qui tissent les destins. Comment on passe d'un univers à un autre, d'une vie à une autre, comment on peut zapper les tribus, les looks, les langues, les engagements, les convictions, les styles, les apparences, les caractères. Evidemment, rien n'est moins simple que de jouer les caméléons identitaires. Les possibilités ne sont pas les mêmes pour tous, tout est fonction du bagage symbolique, culturel et relationnel ! La violence naît justement des impossibilités de transfert, de mutation, d'évolution. Rage des marginaux de ne pas pouvoir accéder au système. Rage des alters de devoir vivre dans un monde dont ils dénoncent les règles, sans pouvoir y échapper. Frustration de se savoir si peu de choses et d'échouer à être plus, même quand on s'acharne dans nos « tentatives illusoires d'être plus que soi-même » (Erhenberg). Schizophrénie des bobos. Amertume des bobofs. Porosité des vies possibles : il n'y a qu'une feuille de papier (journal ou à rouler) entre les bobos qui contestent gentiment le système et les allumés prêt à tout faire péter. Danet, le héros, pourrait sortir de la spirale jusqu'au-boutiste. Il s'en faut d'un rien ; une rencontre amoureuse, une envie de confort, la perspective d'enfants à naître … Même un banal accident de Canoë peut avoir des répercussions incalculables, y compris pour des pirates habitués à naviguer par gros temps. Volonté contre destin. Mélange des deux. Fragilité de l'amour et de l'espoir. Facilité de la violence.
« J'essayai pendant plusieurs semaines de secouer mon jeune amour, mais le fil était rompu. À cet instant précis, je compris qu'il n'y avait plus rien et qu'il ne serait pas possible de recoller les morceaux. Les êtres joyeux ne sont pas légion. Revenus des territoires d'enfance, ils aspirent le malheur comme des éponges et sont plus tristes que des fantômes. »
La révolte et l'engagement naissent de la frustration individuelle : « Je crois que chacun a mieux à faire que d'aller bosser dix heures par jour pour 800 euros. Les priorités vont réapparaître d'elles-mêmes si la flèche du temps est brisée » dit l'un des personnages de Pirates. Etrangeté de ces itinéraires qui nous font passer du monde académique à l'underground, de l'on à l'off, des délires virtuels à la pesanteur du concret, du bien au mal (quoi qu'on mette dans ces notions !), du compromis salarial à la mutinerie, sur un coup de tête, un coup du sort, un coup de bol. Le hasard, l'alchimie des rencontres, les drogues, les stimuli médiatiques. Presque tout est possible, à condition d'accepter quelques frottements. On peut même passer d'une communauté écolo radicale à une émission de télé-réalité. Parcours logique, finalement, pour une société qui carbure à l'ego et se branle des vieilles valeurs humanistes comme de son premier loft. Même derrière l'engagement militant, réputé pur, altruiste et désintéressé, se dissimule souvent l'exploitation de bénéfices secondaires inhérents à l'action.
« Florence battait des prunelles lorsqu'elle parlait révolution, comme le faon Bambi dans le dessin animé. Malgré cela, j'avais du mal à m'y retrouver dans les desseins du mouvement. D'un côté, ils avaient l'air de disposer d'une organisation rigoureuse et d'un autre, leurs fondations idéologiques ne tenaient pas tellement la route. Peut-être que les bolcheviques d'avant 1917 m'auraient fait le même effet. Il faut que le mouvement se structure, je me dis. Les premières actions donneront corps à la doctrine. C'est le principe même du terrorisme et de l'action politique. L'observation d'une réalité qui dégoûte précède les actions qui s'y opposent et la mise au clair de ce qu'on lui voulait vraiment. Je ne manquais toutefois pas d'enthousiasme au sortir de ma première séance. Je courais après l'action et un moyen de me frayer un chemin dans le monde. »
En somme, nous sommes tous des pirates. Nous souhaitons tous l'être. Nous n'avons plus le choix. C'est la seule façon de s'adapter au monde actuel, de s'y tailler une place. D'en tirer profit. Piratage des rencontres institutionnelles et politiques, piratage du big-business, piratage médiatique, piratage artistique, piratage biologique, piratage des normes éthiques et morales (le post-humain perdu dans la post-modernité). Piratage et parasitage, des raves aux happenings. Nouvelles formes de résistance, désobéissance civile, réappropriation de l'espace, du temps, des moyens de production et de communication. Avec ses Pirates, Benjamin Berton s'amuse à revendiquer l'étiquette accolée comme une insulte par les barons du système sur la chemise de ceux qui refusent de suivre les règles qu'on leur impose. Ceux que Universal poursuit parce qu'ils échangent de la musique sur le réseau. Retournement des valeurs et récupération du pouvoir symbolique pour une revendication globale de liberté, de solidarité et d'échanges non marchands. Benjamin Berton avait déjà procédé à ce pied de nez avec son premier roman, Sauvageons, transformant en étendard l'insulte chevènementiste, comme pour mieux interroger et mettre face à ses responsabilités le système qui « fait » les sauvageons et leur reproche dans le même mouvement leur attitude. Retournement du stigmate, reformulation du social par l'identitaire. Le stigmate devient une ressource identitaire, fièrement brandie, comme un voile islamique ou une cagoule corse.
Le roman interroge également les limites de cette logique en montrant les dérives permises par ces discours de guérilleros anti-capitalistes. Il illustre et met en garde contre cette pulsion romantique et rebelle que Kundera nommait le kitsch révolutionnaire, moteur des plus belles mobilisations et, parfois, des pires exactions : actions violentes, assassinats, terrorisme, totalitarisme. Bourrés d'idéaux et de rêves, de désirs et de projets, nous sommes condamnés à nous inventer, sans savoir vraiment ce que nous voulons être et dans quel monde nous voulons vivre. Cruel questionnement que Jean-Claude Kaufmann résume ainsi dans son ouvrage intitulé L'invention de soi :
« L'inexorable montée historique du sujet (l'homme devenu maître de son existence, son propre dieu), est généralement décrite comme une épopée flamboyante, séparant de façon manichéenne passé sombre et lumineux présent. Nous avons abandonné l'idée évolutionniste du Progrès, pas celle du Sujet. Or la révolution de l'identité, et son émotionnalité instable, indiquent l'éventualité d'autres perspectives. Le sujet engagé dans l'invention de soi, qui nous offre parfois le meilleur, dans certaines conditions est aussi capable du pire. »
Alors bien sûr, vue l'ambition du roman, certains diront que le roman manque de cohérence, qu'il ouvre trop de pistes, mixe trop de styles. Qu'on s'y perd. L'auteur s'en amuse au point d'intituler « Deus ex machina » un chapitre dans lequel le héros règle de vieux comptes, façon polar sanglant, dans un opéra. Comme s'il était effrayé par sa propre audace, Benjamin Berton rogne et contient un propos qui ne demande qu'à exploser dans tous les sens, vraiment. Pirates devrait faire 1 000 pages pour être pleinement à la hauteur de l'ambition murmurée. Un argument pour une suite ?
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