Ce spectacle a été créé dans le cadre d'un triptyque composé d'Ivanov, de La Mouette et de Cercle de famille pour trois sœurs. L'ensemble du triptyque a déjà été représenté cet été en Avignon tandis qu'Ivanov a été joué au printemps 1999, à l'ancienne Cabane de l'Odéon. Tous trois sont programmés au Théâtre des Gémeaux.

L'opposition qui paraît la plus apte à rendre compte de la palette dont use Eric Lacascade, dans sa très subtile et très éclatante mise en scène de La Mouette, serait non pas celle de l'obvie et l'obtus mais celle du dur et du mou. C'est entre le parquet dur et nu tel qu'il se présente au commencement du spectacle et la masse molle de kapok (ou de quelque chose qui ressemble à des plumes) qui le recouvrira à la fin que se joue le renversement tchékhovien : à l'ambition sociale et artistique, au désir de vivre extrêmement érotisé qui anime les personnages succède le désir non moins érotique mais beaucoup plus langoureux de la mort.

La matière n'est pas seule, dans le spectacle, à rendre compte d'une tension entre ces deux pôles ; la disposition de l'espace est réalisée selon une dichotomie plus classique qui n'est pas sans rapport avec l'opposition entre dur et mou. À la ligne et à l'angle droit du début du spectacle, succède le chaos des chaises renversées, puis les trajectoires très imprévisibles de personnage qui ne savent pas s'ils se fuient ou se cherchent.

C'est alors un sentiment d'angoisse qui nous saisit, angoisse comparable à celle que l'on ressent devant un film noir. Lacascade a substitué au Tchekhov de la nostalgie douce-amère qui nous est devenu familier, un univers où prédomine l'atmosphère inquiétante d'un thriller où la violence latente du désir qui mine les personnages devient manifeste.

Au dernier acte, les personnages sont disposés en cercle autour de cet amas de plumes (ou de kapok) qui figure le lit du vieux Sorine. De même que le mou prédomine à présent sur le dur, l'espace où se meuvent les acteurs a arrondi ses angles. La dernière scène évoque une étrange liturgie, où luisent les bougies environnées de cette douce matière blanche qui rappelle plus encore que la neige, un élément matriciel dans lequel Tréplev, avant de se donner la mort, se roule en chantant un air qui semble resurgir du fond des temps. La liberté qu'Eric Lacascade prend avec le texte ou plutôt avec la manière dont la tradition tchékovienne appréhende le texte peut être déconcertante pour certains. Le regard qu'il porte sur la pièce est un regard véritablement singulier et sa mise en scène ne se départit jamais de la plus grande rigueur formelle ce qui lui permet (et ce n'est pas le moindre des paradoxes) de porter la tension émotionnelle à son point d'incandescence. Ainsi, les scènes entre Tréplev et sa mère, entre Tréplev et Nina, entre Trigorine et Nina sont des instants d'une fulgurante beauté.

La Mouette
d'Anton Tchekhov
Mise en scène d'Eric Lacascade
du 9 au 12 novembre, puis du 23 au 26 novembre 2001 au Théâtre des Gémeaux, Scène nationale de Sceaux

Julie de Faramond
Archives :
- Lire l'entretien avec Eric Lacascade à propos d'Ivanov (juin 1999)
- Lire la chronique d'Ivanov (1999)
- Lire la chronique de La Mouette (2001)
- Lire la chronique de Platonov (2002)
- Lire la chronique de Hedda Gabler (2005)


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