Heil Tanz de Caterina Sagna, janvier 2004">
Interview de Roberto Fratini Serafide, dramaturge de Heil Tanz de Caterina Sagna, janvier 2004
Roberto Fratini Serafide est dramaturge ; Heil Tanz ! (2004) est sa troisième pièce écrite pour Caterina Sagna, après Sorelline (2001) et Relation Publique (2002). Il répond à nos questions à l'occasion d'un dossier spécial Heil Tanz !
De par la violence qui s'y déploie, Heil Tanz ! peut laisser une vive impression de malaise. Ainsi, juxtaposer une vidéo fictionnelle d'un tortionnaire racontant sa jouissance devant la souffrance des corps qu'il brise, et un solo dansé sur scène, n'est-ce pas une forme d'outrage fait à la danse ?
Bien sûr, il s'agit d'une scène dont la danse sort outragée. En réalité, je trouve assez emblématique que ce qui scandalise le public soit avant tout cette coexistence entre la torture racontée dans la vidéo et la danse "vivante" sur le plateau : on oublie que, dans la vidéo elle-même, le tortionnaire emploie pour parler des supplices un langage entièrement "terpsichoréen" (Terpsichore est la muse de la danse, NDLR) ; et c'est cela qui constitue sans aucun doute l'outrage le plus frappant...
Pourquoi faire outrage à la danse ? Primo : parce que dans un siècle où toutes les formes ont été outragées sans pitié, y compris par ceux-là mêmes qui les pratiquaient, on ne voit pas pourquoi la danse devrait faire exception - la danse est-elle si faible et fragile qu'elle ne saurait survivre à cet affront ? Secondo : parce que faire outrage aux choses sert à les rendre vivantes, à les faire réagir. C'est par l'insulte que nous cherchons à forcer la danse à assumer une responsabilité, formelle et éthique. En cela il y a beaucoup plus d'amour, plus de foi que ce qu'on peut croire. Le blasphème est l'ultime refuge de Dieu.
Diffuser une vidéo qui se clôt par une arme à feu braquée en direction de la salle, condamner le siège de spectateurs et les obliger à venir sur scène, n'est-ce pas une forme d'outrage fait au public ?
C'est le même principe. Dans la mesure où la danse implique quelque chose s'approchant d'un "prestige du corps", qui s'exprime avec un taux élevé de "spécialisation" et de "virtuosité", aucun public de théâtre n'est potentiellement plus voyeur que le public de la danse. "Voyeur" dans un sens étymologique, et pas seulement psychologique : le public de la danse tend à répudier tous les attentats faits contre son droit - qu'il considère sacré - de VOIR d'une manière absolue et exclusive, en observant la seule et unique règle de la vision (souvent sans penser, sans "thématiser" la vision). En agissant ainsi, il oublie toutes les formes de parenté existant entre son "voir" et les dynamiques du pouvoir (qui lui aussi tend, constamment, à manipuler, à contrôler le corps). En obligeant le public à se rendre complice, en le traînant sur scène, ou en lui montrant qu'il peut très bien rire et pleurer au mauvais moment, nous cherchons seulement à réveiller sa conscience critique, son instinct éthique. Ce rapprochement artificiel, violent, sert à produire du détachement.
Cette « méthode forte », quelle fin ou quel propos sert-elle ? Pourquoi vous a-t-elle semblé la méthode la plus appropriée ?
Parce que nous pensons que l'alphabet politique, éthique et métaphysique de la danse moderne se retrouve actuellement dans un état embryonnaire (la danse s'est beaucoup "oubliée" elle-même, en bien comme en mal ; la danse a trop "joui" de son autonomie organique). La première nécessité était la clarté. Dans cette optique, nous avons essayé d'éliminer toutes les contorsions, et d'être "directs" jusqu'à la brutalité. C'est-à-dire, encore une fois, de blasphémer, parce que le blasphème n'est jamais digeste. Nous voulions faire un spectacle qui soit à la fois très clair dans ses messages, et très énigmatique dans sa structure interne ; un spectacle "rationnel de manière agressive", pour que le public soit libre de croire ses propres yeux, de réfléchir à certaines complicités et à certains dangers, ou encore de liquider le tout comme une fantaisie grotesque sur les rapports entre danse et pouvoir, en nous traitant de "mal-élevés" pour l'avoir dérangé, et pour avoir "dérangé" la danse.
[Illustration : Heil Tanz ! Caterina Sagna. Photo © Maarten Vanden Abeele]
Sur le web
- Lire la chronique du spectacle Sorelline de Caterina Sagna (2002)
- Le site de la compagnie Caterina Sagna
- Le site du Festival Iles de Danse
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