On attendait beaucoup de ce spectacle qui devait consacrer Eric Lacascade comme le grand novateur de sa génération, et qui sait, l'égal de ce que Chéreau fut en son temps... Las ! il ne parvient pas à faire dérailler la mécanique (trop) bien huilée de la pièce d'Ibsen.

Rappel des faits : Eric Lacascade (entretien, juin 1999) avait génialement montré - dans Ivanov, La Mouette, Les Trois sœurs et Platonov - la violence extrême des sentiments mis en jeu, du désir de l'autre, du désamour et de la haine de soi qui affleuraient des corps pantelants. Les meurtres et suicides sur lesquels ces spectacles s'achevaient ne tombaient pas de l'espace (comme c'est ordinairement le cas dans ces Tchekhov mélancoliques à souhaits, dignes ou larmoyants selon les cas), mais marquaient l'aboutissement inéluctable d'un processus d'autodestruction que la mise en scène donnait pleinement à voir.

C'est dire que, au risque de se répéter, on attendait beaucoup d'Hedda Gabler. Rien pourtant de tout cela ne se produit dans cette pièce que d'aucuns considèrent comme un chef-d'œuvre d'Ibsen. Peut-être est-ce là d'ailleurs que réside l'origine du mal : entre la mise à nu d'une supposée psychologie féminine et le tragique boulevardier, la différence semble assez ténue. Qu'est-ce finalement qu'Hedda Gabler ? Une intrigue cousue de fil blanc, des seconds rôles monolithiques, une héroïne qui prétend au sublime tout en caressant des désirs parfaitement petits-bourgeois : avoir un mari ministre et les moyens d'entretenir un personnel suffisant pour donner des soirées. Hélas, si son mari n'obtient pas la nomination sur laquelle il compte, adieu veaux, vaches, cochons, couvées... Or, Hedda doit se rendre à l'évidence : elle a misé sur le mauvais cheval, car son amour de jeunesse, tenu alors pour un loser, se révèle autrement prometteur. Mais les jeux sont faits et Hedda, plutôt que d'accepter sa défaite, n'a plus qu'à faire le ménage par le vide, vide qui fait l'objet d'annonces insistantes tout au long de la pièce : les continuelles allusions aux revolvers du Général Gabler mettraient la puce à l'oreille du spectateur le plus obtus.

Et les acteurs ? Ils font ce qu'ils peuvent. Isabelle Huppert semble atteinte d'un syndrome dont souffrent beaucoup de grands acteurs arrivés à un haut degré de notoriété : devant un metteur en scène manifestement fasciné par son aura, Huppert restreint ses possibilités au strict minimum et livre ainsi une sorte d'épure d'elle-même, ou d'essence platonicienne de son être charnel, ce qui, en l'occurrence, n'arrange rien à l'affaire. Pascal Bongard, d'ordinaire génial, a bien de la peine à faire du pauvre Tesman (le mari) autre chose qu'un parfait crétin. Quant à Christophe Grégoire, qui fit de Platonov le personnage le plus divinement exaspérant et ignoblement séduisant vu sur une scène française dans la dernière décennie, Christophe Grégoire donc, ne peut sortir Eilert Lövborg, le penseur dépressif et génial, de son emphase et échoue à lui donner quelques aspérités.

Le problème avec ses pièces mi-naturalistes, mi-symbolistes, c'est qu'Ibsen délègue à ses personnages la conduite de la pièce : toutes les répliques sont des poteaux indicateurs, censés permettre aux spectateurs de se retrouver dans les méandres de la psyché humaine. Chez lui, les âmes suivent un tracé rectiligne ; en aucun cas elles n'empruntent culs de sac et chemins de traverse. Dans Hedda Gabler, on ne divague pas, on suit un jeu de l'oie, dont les étapes sont prévisibles, tout comme la mort qu'on voit arriver de loin avec sa faux et ses gros sabots.

A vouloir adapter la mécanique fatale de la tragédie grecque à la réalité de son temps, Ibsen tente de marier la carpe et le lapin : alors que le tragique a une fonction centripète (en tant qu'il pose les fondements d'une communauté qui se constitue comme telle), le monde que veut dépeindre Ibsen est, au contraire, animé par une force centrifuge qui donne à l'individu le loisir d'exister pour lui-même. Quant les personnages tragiques sont des épures d'humanités, les siens sont les pions d'un jeu dont on connaît d'avance l'issue.

Hedda Gabler
d'Henrik Hibsen
adaptation et mise en scène : Eric Lacascade
scénographie : Philippe Marioge
lumière : Philippe Berthomé
costumes : Laurence Bruley
avec Isabelle Huppert, Pascal Bongard, Christophe Grégoire, Norah Krief, Elisabetta Pogliani, Jean-Marie Winling
Au théâtre de l'Odéon (Ateliers Berthier) du 13 janvier au 5 mars 2005
Résa : 01 44 85 40 40

Julie de Faramond
Archives :
- Lire l'entretien avec Eric Lacascade à propos d'Ivanov (juin 1999)
- Lire la chronique d'Ivanov (1999)
- Lire la chronique de La Mouette (2001)
- Lire la chronique de Platonov (2002)


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