Je n'avais nulle part où aller de Jonas Mekas

Critique

Lecteurs

Votre note

Je n'avais nulle part où aller - Jonas Mekas

Tenir entre ses mains Je n'avais nulle part où aller constitue un évènement dont la discrétion éditoriale est inversement proportionnelle à l'importance capitale que représente sa traduction. (Seconde partie)
Suite de la première partie de l'article "Jonas Mekas - Le temps retrouvé".

Une Odyssée du XXe siècle
Cette première pièce chronologique de l'œuvre diariste de Jonas Mekas est beaucoup plus qu'un élément supplémentaire à l'ensemble du travail du cinéaste. Elle dépasse amplement toute adresse seulement dédiée au spectateur familier des journaux de l'auteur. Je n'avais nulle part où aller est une Odyssée du XXe siècle, un journal où l'amoureux de Mekas trouvera le cœur de ce qui agite son cinéma, les prémisses d'une écriture, d'un style, d'une histoire et d'une vie. L'étranger à son œuvre rencontrera les fragments d'un long périple, le témoignage précieux d'une personne déplacée, déracinée, où l'Histoire et la guerre sont une toile de fond relatée avec un ton singulier, un regard personnel dévoilant un homme en prise avec le cauchemar de notre modernité.

Cette Odyssée qui, comme l'écrit Patrice Rollet Mekas, « incarne à son corps défendant la figure tragiquement moderne d'Ulysse » se termine en août 1955, date à laquelle l'auteur vient de passer près de six ans à New-York. De 1944 à 1949, Mekas et son frère auront connu les camps de travail forcés en Allemagne près de Hambourg, puis divers camps de personnes déplacées à Flensburg, Wiesbaden ou Mattenberg. S'adaptant sans relâche à leur environnement, Jonas et Adolfas ont traversé une Allemagne en ruine, côtoyés des milliers de réfugiés de l'Europe entière en attente d'un hypothétique retour au pays ou d'un exil pour l'Amérique ou ailleurs afin de fuir l'empire soviétique. Cette vie, Mekas la relate au travers des pages de son journal sans jamais se laisser gagner par la misère, la complaisance ou l'apitoiement. Durant tout ce temps, les frères Mekas continuent d'être d'insatiables curieux, dévorant les livres de littérature et de philosophie, ne manquant jamais d'écrire des poèmes, d'aller au cinéma ou de se lancer dans de longues conversations où l'on refait le monde. Ils s'adaptent à toutes les conditions possibles, préfèrent vivre de peu de choses, aux dépens de leur santé, pour pouvoir continuer à lire, écrire, à mener une existence de poète.

Cette dynamique intangible qui anime les frères Mekas force l'admiration. Alors que l'Europe sort lentement de l'horreur, portant encore partout sur ses terres et les visages les cicatrices fraîches d'un traumatisme dont on ne se relève toujours pas, Jonas relate au travers de son journal, tour à tour avec férocité, lucidité et sensibilité, ce monde qui l'entoure. On y découvre le cinéaste révolté, fougueux, impétueux, parfois misanthrope, farouchement critique face à l'abêtissement de ses compagnons de camps. Presque snob, Mekas se dévoile parfois d'une radicalité foudroyante. Pourtant, au travers des pages arrachés à l'histoire de notre temps, on découvre surtout des paysages et d'innombrables figures de victimes de la guerre, d'exilés ou de prolétaires new-yorkais.

Exil et politique
A la fois elliptique et pointilliste, l'écriture de Je n'avais nulle part où aller nous en apprend autant sur les conditions des personnes déplacées que sur la vie et les pensées de Mekas. A travers ce récit autobiographique parfois romanesque, factuel et souvent poétique, c'est aussi l'Histoire qui est remise en perspective. Quittant l'Allemagne en amoureux de l'Europe et de sa culture, Mekas arrive dans une Amérique qu'on juge matérialiste, conformiste, capitaliste, mercantile. Mais, après quelques temps passés sur cette terre d'adoption, le futur cinéaste nuance son jugement ; c'est la civilisation européenne la responsable de ces deux guerres sur une génération ; c'est elle qui a fait de Mekas une victime, une personne déplacée. Alors l'Europe, dont il ausculte de façon prémonitoire le déclin, devient sous la plume de l'auteur coupable de tous les maux : « En Europe, nous avions des manuels à la gloire de notre passé, si insigne et si héroïque qu'il n'était pas nécessaire de faire quoi que ce soit dans le présent, hormis se lancer dans une nouvelle guerre…Et quand l'Europe détruit ses grandes cités, elle les reconstruit exactement à l'image du passé ». Ainsi Mekas après quelques années en Amérique tient un autre jugement sur celle-ci : « je me dis parfois que l'innocence, la candeur, l'idéalisme et la foi aveugle des Américains sont -par contraste avec la duplicité éhontée des Soviétiques- une caractéristique naturelle des plus hautes civilisations et cultures. (…) J'ai préféré la culture à la barbarie, au communisme et au fascisme. » Il est remarquable de constater combien à une époque où le communisme était célébré avec une naïveté aveugle Mekas le comparaît déjà au fascisme, conscient par la nature de son expérience de l'hérésie et de l'horreur que pouvait constituer son utopie et surtout sa pratique.

Je n'avais nulle part où aller est habité par une cicatrice « in-panser » qui en constitue l'œuvre maîtresse où se dévoile la nature mélancolique du cinéma de Mekas. Au travers de son journal, on découvre le panthéisme lyrique lituanien propre à l'auteur. Son profond attachement aux lieux, aux paysages et à la nature qu'il transcende par son écriture poétique creuse lentement au fil de la lecture un sillon vers les origines. Le village où Jonas et Adolfas passèrent leur enfance et leur adolescence devient le point d'orgue des réminiscences. Au fil des voyages et de l'écriture, les souvenirs enfouis des lieux ressurgissent, forçant l'auteur à se regarder dans un miroir distant. Lorsque Mekas comprend enfin le sens de cette phrase « ah que tu es belle de loin », toutes les années, la misère, la vie d'exilé, lui font éprouver dans toute sa chair ces quelques mots, « ces mots tout simples écrits bien des années plus tôt par un autre poète lui aussi en exil ».

Les films de Mekas sont un cinéma du souvenir, activant sans cesse une mécanique de la mémoire et du déracinement dont la source se lit dans Je n'avais nulle part où aller. Avec son écriture où les détails les plus prosaïques côtoient les métaphores les plus bouleversantes sur la nature, la vie, l'exil, ce journal répond avec une cohérence troublante aux images du cinéaste. Les métaphores visuelles et temporelles incarnées par les jeux sur la vitesse du défilement des images en accélération saccadée ou ralenti hallucinatoire, les sauts en arrière et en avant, l'inscription temporelle au sein même de la chair pelliculaire par une dénaturation des couleurs, toute cette esthétique du fragment ne cesse de trouver son pendant à la lecture de Je n'avais nulle part où aller. Morcellement de dialogues, d'instants, de visions, d'ambiances, de détails, de passages sont rendus par une poétique du temps rendue intelligible.

La lecture de Je n'avais nulle par où aller, sur les chemins de l'Allemagne dévastée, les quartiers populaires de Brooklyn, les nuits envoûtantes de Manhattan, en compagnie de ce nouvel Ulysse, représente l'un de ces moments rares où l'on est à la rencontre d'un homme et d'une pensée en mouvement. On marche avec lui, les temps, l'histoire, le parcours est simple, triste ou heureux mais toujours d'une beauté bouleversante. « Non, nous ne sommes pas venus dans l'Ouest en quête d'une vie meilleure ! (…) Nous avons choisi l'Ouest, l'Amérique, par pur instinct de survie, un instinct physique, animal. Oui, nous avions déjà vu et goûté la vie avant de venir ici et nous avons tous regardé d'un œil écarquillé et triste. » écrit Mekas avec cette sagesse qui lui fait accepter les fatalités de l'existence. Un fatalisme qui ne le gangrène jamais, lui suggérant simplement de s'adapter, pour un temps, à un lieu, à des gens, jusqu'à que les souvenirs les recouvrent et qu'il s'en fasse le biographe des instants perdus à jamais. Tenir entre ces mains Je n'avais nulle part où aller, c'est participer à c(s)es souvenirs, c'est devenir membre provisoire d'une famille en exil. Le cosmos de Mekas englobe le lecteur, il lui montre un monde, lui en parle, et l'on prend alors conscience de cette douce étrangeté, ce sentiment d'appartenir à la communauté des hommes, d'être soi-même dans l'histoire, de la traverser à un point clé. Jonas Mekas rappelle par ces mots et ce parcours extraordinaire, cette vie consumée à la création, que la place du poète eut un jour un sens. Arraché à une terre, à une mère, cet homme a finalement pris racine dans la plus européenne des villes américaines, et depuis il n'a cessé de faire de son monde une célébration du nôtre à distance. Ses images ne cachent rien, elles se manifestent à notre regard dans leur plus incandescente beauté. Elles sont l'immédiateté de l'être capté à la surface des choses. « La surface dit tout, pas besoin d'analyser vos rêves ; tout est là dans votre visage, rien n'est vraiment caché, enfoui dans votre inconscient : tout est visible…On parle du cinéma, de Hollywood, comme de l'usine à rêves. Non, c'est exactement le contraire ».

Jonas Mekas
Je n'avais nulle part où aller.
Traduit de l'américain par Jean-Luc Mengus.
décembre 2004, Trafic/P.O.L.
416 p, 28 euros.

[illustrations : Jonas Mekas. Courtesy P.O.L.)

Jérôme Dittmar Le 05 January 2005

Sur le web : - Retour à la première partie - Dossier complet Jonas Mekas sur le site du festival Côté Court (2002) - Présentation de l'ouvrage sur le site de P.O.L. (2004)




• Les news sur Jonas Mekas
Jonas Mekas x 365
En 2007, Jonas Mekas publiera un film par jour. Son site...
Newsreel, vivifiant cinéma de contre-information
Quatrième billet de la carte blanche accordée au collectif Les...
L'avant-garde sans le savoir (8)
Tout le monde ne le sait pas, mais le premier travelling de...

• Les livres de Jonas Mekas


• Sur le forum livres

Ce que j'aime, vous me conseillez ?Sire Cedricque liser vous en ce moment mêmeUrgent : recherche manuscritLisez Isobel, excellent roman méconnu du p...