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Jonas Mekas est une figure unique, importante, forte et rare. Malgré une œuvre riche et prolifique, demeurant majoritairement peu connue, celle-ci ne cesse d'être célébrée discrètement mais sûrement par quelques admirateurs dévoués. Grâce à ceux qu'il appelle ses amis français (Pip Chodorov des éditions Re : Voir, Agnès B...), Jonas Mekas passe régulièrement par Paris pour donner de ses nouvelles. Retrouver Mekas c'est toujours revenir au cinéma, son cinéma. C'est rouvrir un album filmé pour y parcourir une nouvelle pièce ou se pencher sur les anciennes, c'est éveiller le souvenir à la lumière du matériau filmé pour partager quelques fragments de cette unfinished biography.
Mekas, une personnalité capitale du cinéma expérimental américain
Cinéphile sensible et engagé, il a été la voix du cinéma underground, défendit les films de Stan Brakhage, collabora avec Andy Warhol dont il était l'ami, fonda en 1959 le Groupe Nouveau du Cinéma Américain. Il fut également au centre de la Film Makers Cooperative (première tentative mondiale de regroupement de cinéastes, d'acteurs et de producteurs indépendants pour la distribution parallèle de leurs films à laquelle adhèreront Robert Franck, Peter Bogdanovitch ou Lewis Allen) et créa l'Anthology Film Archive (équivalente de la Cinémathèque parisienne) en 1970 à New York avec Stan Brakhage, Peter Kubelka, Jerome Hill et P. Adams Sitney. Il mena en parallèle de ses activités artistique une carrière de critique prolifique en créant la revue Film Culture en 1954 où il prôna le cinéma comme « expression personnelle » et écrivit de nombreuses chroniques pour le Village Voice de 1958 à 1976 et participa au Soho Weekly News. Jonas Mekas n'a jamais cessé d'être d'une curiosité insatiable, d'une ouverture d'esprit immodérée, enchaînant évènements et spectacles au rythme d'une boulimie de culture intarissable.
Jonas Mekas sonne un peu comme un nom magique, un nom qui éveille pour ceux qui l'ont croisé aux détours de quelques plans une puissance ontologique de l'image essentielle et existentielle. Regarder un film de Mekas implique une participation exceptionnelle, extraordinaire, c'est côtoyer l'étrangeté de l'intime de l'autre tout en restant à la surface. Les fragments des multiples journaux filmés de l'auteur - qui tourna ses premières images avec une Bolex 16mm acheté peu de temps après son arrivée à New-York -, invitent à rencontrer l'histoire et la temporalité de celui qui regarde au sein d'un immense mouvement diariste. L'œuvre de Mekas n'est faite que de journaux, qu'ils soient journaux intimes (qu'il appelle son « vrai journal »), « Movie Journal » ou Diaries. L'ensemble formant un texte hybride, immense, d'une diversité d'écritures et de durées dont les éléments constitutifs entrent en résonance. Mekas tourne peu, quelques plans, parfois rien. C'est dans cette logique du surgissement, de l'absence de préméditation du plan, qu'il affirmera non pas faire des films, mais simplement filmer, en s'imprégnant de ce qui l'entoure. La caméra devenant alors un troisième œil dont il ne vérifie jamais la netteté, le point ou la luminosité, appuyant sur la détente de façon instinctive, intuitive afin de capter la réalité immédiatement. Cette réalité immédiate chez Mekas n'est pas vérité, elle ne répond pas à une religion d'anthropologie visuelle. Tout ce que le cinéaste capte est transformé au travers d'une poétisation, d'une mécanique poétique du temps se jouant au travers même du matériau filmique. La vérité est impression, émotion, elle joue une note mélancolique en souvenir d'un paradis perdu. « La réalité mesurable s'arrête au bout de votre doigt - au-delà, c'est l'abîme... »
Cette mécanique mnésique qui parcourt les journaux filmés de Mekas n'est qu'une des traces fragmentaires de son œuvre entière. Chaque film est une fractale où se dessinent le commencement et les origines. Cette image nourricière suit un tracé intime crépitant au cœur de l'âme exilée de Mekas, elle prend sa source dans un projet d'écriture où la vie de l'homme communique avec le passé et une terre. Ce sol médium, c'est la Lituanie ; et surtout un paysage, celui du village où Jonas et son frère d'exil Adolfas ont passé leur enfance avant de fuir la menace nazie pour Vienne en juillet 1944, date à laquelle commence le journal de Mekas, Je n'avais nulle part où aller. (LIRE LA SUITE)
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