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A la recherche des temps perdus du cinéma, Hou Hsiao Hsien rend hommage à Ozu avec « Café Lumière ». Une invitation à l'exploration de Tokyo où le dialogue avec le maître se distille au travers d'un réseau souterrain.
Lorsque Hou Hsiao Hsien entreprend Café Lumière, il sait que la lourde charge qui lui incombe demande un projet particulier. Rendre hommage à Ozu, maître du cinéma classique japonais quasi incontesté (sauf par certains cinéastes de la nouvelle vague nippone comme Oshima) relève d'un défi difficile à assumer. Pourtant dès les premières images de Café Lumière on saisit combien le cinéaste taiwanais a su trouver le ton. Plus que faire un film qui soit une image juste du cinéaste japonais, HHH compose juste une image en hommage à Ozu.
Filmer juste une image c'est proposer juste un regard. C'est nouer le film intime et sous-terrain qui relie le maître à celui qui lui rend hommage. Pour trouver et capter ce mouvement secret et le rendre visible tout en composant une image qui puisse faire écho, HHH choisi de ne s'imposer aucune contrainte. Il préfère délibérément ne pas revoir les films d'Ozu et ne les impose pas à ses comédiens. Café Lumière doit d'abord ressusciter des souvenirs en explorant le présent.
Ce présent c'est le Japon, dont HHH ne parle pas la langue. C'est Tokyo qu'il n'habite pas. Il filme en étranger, en exil, meilleure manière de se retrouver face à soi-même. Le présent c'est aussi celui de Yoko (Yo Hitoto), une jeune femme enceinte de son amant taiwanais avec lequel elle ne désire pas se marier. Celui de Hajime (Asano Tadanobu), son ami qui lorsqu'il ne travaille pas dans sa librairie passe son temps à enregistrer le son des trains de la ville. Celui des parents de Yoko et enfin celui d'une ville, Tokyo.
Café Lumière est parcouru pleinement d'échos divers, il travaille à creuser un sillon à la discrétion constante. D'Ozu on retrouve une certaine fragmentation de l'espace. Un découpage où le cadrage développe des relations discrètes et précises avec certains rapports des Japonais à leur environnement. On retrouve ainsi ce jeu sur la hauteur du cadre, cette présence du surcadrage où l'espace fragmenté par diverses cloisons, portes, pièces, instaure un morcellement de l'espace familial en fonction du rôle de chacun. Cette mise en scène rappelle aussi celle de HHH, par la rigueur du plan fixe et de leur durée. Ozu est en palimpseste dans Café Lumière, caché dans le cinéma de HHH, et aussi dans l'histoire de Yoko et le rapport à son père, dans ce constat d'une génération bouleversant les valeurs du Japon.
Café Lumière, à l'image de ses personnages, développe des relations constantes et à la fois déliées avec Ozu. Yoko est enceinte d'un enfant quelle attend d'un Taiwanais, comme si HHH était habité lui-même dans son cinéma par l'enfant image d'Ozu. Le dessin qu'Hajime expose à Yoko montre une figure de fœtus avec une horloge sur le ventre au centre d'un graphisme saturé de trains. Cette image est synonyme de HHH, enfant cinéaste qui enregistre le monde nouveau. Il fait écho à Yoko comme à Ozu en passant par le cinéma du Taiwanais. Hajime enregistre des sons et HHH les images. La métaphore fait que tous deux captent les échos du réel, ils archivent et inventent une partition de la réalité.
La présence constante du temps, par son inscription récurrente dans le cadre (horloges, dessin d'Hajime) renvoie à la présence constante des trains. Le train, motif récurrent chez HHH, est presque obsessionnel dans Café Lumière. Par ses multiples voyages, Yoko reflète une idée prégnante du déplacement. Le train figure le temps de l'être, il multiplie et déplie l'errance, cette recherche de soi qui s'affiche ici au détour de l'enquête que mène la jeune femme sur un compositeur classique d'origine taiwanaise, Jiang Wenye. L'importance de la direction est à l'image des personnages, chacun à la sienne, mais toutes se croisent et progressent vers des destinations singulières. Chaque personnage est seul, tous sont liés, mais partent ou ont pris un ticket vers une destination individuelle. Café Lumière est habité par une structure intime de l'éclatement (familial surtout). Une diffraction étrangement douce, sereine et mélancolique, à la mesure des voyages en train où le temps et l'espace créent de nouveaux rapports au présent.
La fascination d'HHH pour le réseau ferroviaire de Tokyo prend la forme d'une plongée au travers d'un territoire d'égarement, une déambulation propice au songe, à la solitude et à l'attente. Tout tourne autour de cet enfant en devenir, d'un absent miroir du cinéaste qui face au chaos organisé de Tokyo est aussi confronté à lui-même. Il est en dedans, immergé, entre le souvenir, l'exil et le présent. Café Lumière met HHH face à son propre cinéma, ses images, ses obsessions.
Interne, creusé, Café Lumière parcours deux corps presque inaccessibles : Yoko voulant assumer ses propres choix, bouleversant la structure patriarcale de la société japonaise. Et ce corps métaphore qu'est la ville que HHH filme en parcourant un réseau extérieur, de surface. Ainsi Café Lumière tourne, se déplace inlassablement, à une lenteur où l'événement s'inscrit dans un processus indicible. Pour trouver son chemin le film demande une acclimatation, il propose de s'inscrire dans une zone en creux où l'information se défile. Il pratique en continue une désorientation de la narration au profit d'une immersion dans la durée du plan. Cette constante du cinéma de HHH trouve là une nouvelle forme. Le sujet sécrète un réseau parallèle constant avec Ozu, l'expérience de la durée est aussi symptôme du souvenir de cinéma. Voyage, déplacement, destination concentrique et éclatée d'une gare à l'autre au sein d'une géographie insituable sont aussi la traversée territoriale à la recherche d'un grand absent auquel HHH rend hommage.
Café Lumière
Un film de Hou Hsiao Hsien
Japon/Taiwan, 2003, 108 min
Avec Asano Tadanobu, Hitoto Yo, Masato Hagiwara.
Sortie en salles le 08 Décembre 2004
[Illustration : © Diaphana Distribution]