Invité d'honneur du 26e festival des Trois Continents à Nantes en novembre dernier, le cinéaste iranien Abbas Kiarostami s'est également rendu au Musée des Beaux Arts où une rétrospective en forme d'exposition-projection lui est consacrée jusqu'au 3 janvier.


Lire aussi les propos choisis d'Abbas Kiarostami recueillis lors du Festival des 3 continents (novembre 2004)

La bande-son de son dernier Opus Five fait comme une toile de fond au cœur de la Chapelle de l'Oratoire. Le lieu accueille l'exposition que le Musée des Beaux-Arts de Nantes consacre au cinéaste iranien Abbas Kiarostami, jusqu'au 3 janvier 2005, en lien avec le Festival des Trois Continents et une salle d'art et d'essai le Cinématographe. Réalisé en 2003, Five est un montage de cinq plans fixes de dix minutes chacun où l'artiste, aujourd'hui âgé de 64 ans, a posé sa caméra sur les bords de la mer Caspienne, côté iranien, puis s'en est allé laissant la nature et le temps interagir sur l'image numérique. Le résultat fait penser à une suite de tableaux abstraits en mouvement où c'est au spectateur de faire jouer son imaginaire pendant que le cinéaste s'abstrait lui-même de son œuvre. Déroutant !

Comme il est déroutant de voir, dans cette rétrospective non exhaustive, ramassée dans l'espace en deux écrans vidéo et deux écrans de cinéma, trente-cinq années d'une œuvre tendue vers le retrait et l'épure déjà en germe dans les courts et moyens-métrages des années 70. Abbas Kiarostami filme et photographie (sa plus intense activité actuelle) à la manière du poète de haïku (Avec le vent aux éditions POL 2002) et du peintre qu'il est aussi. Humblement. Solitaire. Face à la nature. Avec les animaux. Sans figure humaine.

Déroutant et fascinant aussi le dispositif scénique : côté jardin Le Pain et la rue, premier court-métrage réalisé en 1969, tourné en 35 mm. Côté cour, Five dernier opus tourné en numérique. Au centre de la Chapelle, homme en noir, Abbas lui-même. Il dit : « Entre les deux écrans que vous voyez ici il y a trente-quatre ans de distance, mais je ne pense pas qu'il y ait une différence profonde entre ces deux travaux. Tous les deux ont beaucoup de défauts et beaucoup de choses positives. Le film Five est tellement simple que c'est à cause de cette simplicité qu'il est compliqué. Pendant 20 ans, j'ai travaillé dans un institut qui s'occupait des enfants (l'Institut pour le Développement intellectuel des Enfants et des Jeunes Adultes fondé en 1969 à Téhéran avec un ami). C'étaient mes meilleures années de travail. Et c'est maintenant que je me rends compte de l'importance de cette époque-là pour moi. Si aujourd'hui j'arrive à un tel point de travail, c'est grâce à cette expérience de vingt ans avec les enfants. C'était à la fois simple et compliqué de travailler pour et avec les enfants. »

L'exposition opère comme un précipité d'une œuvre où l'auteur tendrait à soustraire pour mieux montrer, à s'abstraire de la contrainte de la narration pour inventer une forme de cinéma abstrait en résonance de plus en plus grande avec la nature qu'il a tout au long de son œuvre associée au sacré. On le sait, l'homme n'évoque pas la religion par respect pour les convictions personnelles. Pourtant, on se risque à l'interroger sur son sentiment alors même qu'il est exposé dans un lieu saint transformé en musée. Il dit : « D'une certaine manière divine, la photographie permet de nous approprier la nature et l'être. Dans mes photos, je ne suis pas loin de la religion car la nature et la religion peuvent se rapprocher. Mais, en même temps, je ne veux pas dire que je suis religieux. Mais en même temps ce n'est pas loin ces deux choses-là. » Dire sans dire, montrer sans montrer. Abbas comme toujours lance des signes ! Mais n'en dira pas davantage.

Les photographies qu'il évoque, une dizaine de clichés en noir et blanc, sont exposées à l'entrée de la Chapelle. C'est peu et l'artiste le regrette : « J'aurais aimé qu'il y en ait davantage car il y avait de la place. Mais, l'important ce n'est pas que moi je montre mes photos, l'important c'est que le spectateur ait un sentiment vis-à-vis de ce qu'il voit et c'est l'ensemble des photos qui peut le lui donner. En tant qu'artiste, j'aimerais bien que vous voyez mes 52 photos plutôt que 11. Les gens au Brésil et en Grèce où j'ai été aussi exposé disaient en voyant ces photos qu'elles nous invitent au silence. » C'est juste. Sur ses tirages sans aucune retouche, on sent la même épure, le même souci graphique, la même sobriété que dans l'ensemble de son œuvre. Paysages de neige, paysages de hauts plateaux d'Iran survolés d'oiseaux, animaux aux prise avec le vent, le froid, la terre sèche, l'immensité, la végétation rare… La clarté de la lumière accentue la netteté des contours et suscite l'abstrait, l'immatériel, la solitude et le recueillement.

Dans la chapelle, les photographies et les écrans se soutiennent et se renforcent mutuellement pour élargir les possibilités de ce créateur qui s'est toujours dit humblement et sans fausse modestie « maldidacte » plutôt qu'autodidacte. « En ce moment, je me sens davantage photographe que cinéaste. Il m'arrive de penser : comment faire un film où je ne dirais rien ? Quand on raconte une histoire, chaque spectateur entend une histoire. Mais quand on ne dit rien, c'est comme si on disait une multitude de choses. » Par ses images muettes, Abbas continue de parler de sa sensibilité au monde. Elle fait qu'Abbas s'efface.

La Récréation - Abbas Kiarostami
Musée des Beaux-Arts de Nantes
10, rue Georges Clémenceau
44 000 Nantes
Tél : 02 51 17 45 00
Des films d'Abbas Kiarostami sont également projetés au cinéma Le Cinématographe tout au long du mois de décembre. Tél. 02 51 72 04 29

Nota : En prolongement de l'exposition consacrée à Abbas Kiarostami, le musée des Beaux-Arts de Nantes présente « News from Teheran », projet conçu par deux jeunes artistes iraniens Nasrin Tabatabai et Babak Afrassiabi. Une salle de projection cubique et deux écrans vidéo installés dans le musée permettent au spectateur de voir des films documentaires et des vidéos qui donnent un aperçu de la création contemporaine en Iran. Une revue baptisée « Pages » est également consultable. Ce magazine est conçu comme un lieu d'échanges et de dialogues pour susciter des participations entre artistes et auteurs originaires d'Iran et d'ailleurs. En ligne : PagesMagazine.net

Laure Naimski


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