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Rois et reine

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Folie dure

Rois et reine, le nouveau Desplechin en surprendra plus d'un. Sous les allures d'un retour à ce qui a fait son succès, des histoires générationnelles entre amis, le trait se fait aujourd'hui bien plus virulent. Porté par une mise en scène qui a l'élégance de la sobriété, le regard du cinéaste porte plus loin que jamais. Une histoire universelle.

Nora (Emmanuelle Devos) a trente cinq ans et un fils, Elias. Elle s'apprête à épouser un homme riche, correct, « qui lui convient » comme elle l'affirme. Ismaël (Mathieu Amalric) est un musicien légèrement suicidaire, qui vient de se faire interner dans un hôpital psychiatrique à cause d'un mystérieux tiers. Avant, tous les deux se sont aimés, à la folie. Aujourd'hui, il souffre au grand jour alors qu'elle reconstruit à tout prix. Jusqu'au jour où son père qu'elle aime tant doit mourir, brusquement.

Scindé en deux parties communicantes, Rois et Reine est bel et bien constitué de deux histoires : le portrait d'une femme, pas spécialement sympathique, toute en apparence de réussite, et celui de ces hommes, humains trop humains, qui gravitent autour d'elle. Une construction dont découlent des scènes très contrastées, ces fameuses scènes « desplechiennes », qui semblent puiser dans la réalité la plus commune. Mais chez lui, le commun se détache du trivial, du « bassement humain », comme ces comédies de mœurs moqueuses à souhait qui envahissent les écrans de cinéma. Ici, le regard du metteur en scène perçoit et dévoile la part de l'Humain dans le moindre geste, ce qui rattache chacun de ses personnages à une humanité bien plus grande que le film lui-même. D'où sans doute les nombreuses références aux mythes classiques (via ces affiches sur les murs, ou encore le dessin que Nora offre à son père). Hommes et femmes y sont bien des rois et des reines, pris dans cette tragi-comédie implacable, la vie. Même Nora, personnage fermé et froid, se complexifie au contact des hommes qui ont fait sa vie : ce premier amour, qui se suicide devant elle alors qu'elle est enceinte, puis Ismaël, qui ne peut combler son besoin de stabilité, et enfin son père (Maurice Garrel), dont elle fût la favorite et qui, au seuil de la mort, va lui écrire une lettre emplie de haine.

Ce qui impressionne toujours dans les films de Desplechin, c'est cet incroyable talent de directeur d'acteur. Certes, Devos, Amalric, Garrel, etc... sont tous formidables par eux-mêmes, pour leur simple présence à l'écran. Mais le cinéaste possède cet art du groupe, cette fameuse « famille » qu'on retrouve ici, agrandie d'un Hippolyte Girardot hallucinant en avocat juif totalement défoncé. La famille, c'est le sujet du film, son cœur palpitant. Nora demande à Ismaël d'adopter Elias, pour qu'il ait un père, ce père qu'elle est en train de perdre. Il y a ceux qui cherchent à tout prix à tisser du lien familial - Nora avec son fils ou les parents d'Ismaël, qui souhaitent adopter un proche qui vit avec eux depuis longtemps. Et il y a ceux qui refusent de jouer leur rôle attendu - le père de Nora n'est pas aimant, et Ismaël refuse d'être un père pour Elias.

Fuite des hommes ? Au contraire, le film leur laisse cette immense liberté de ne pas entrer dans le jeu qu'elle veut imposer aux autres, ce besoin compulsif de famille qui ne rime à rien. A la manière d'un héros de western qui donne une grande leçon de vie à la fin d'un film de Ford, Amalric expliquera son refus à Ismaël, il lui parlera de la vie. Une scène qui semble sortie d'un film d'une autre époque, car le cinéma a perdu l'art d'énoncer les choses. Le genre de scènes qu'on oublie pas. Entre drame et comédie, Desplechin réussit ainsi à trouver un équilibre étrange, incertain, qui tient par son sens du personnage et du genre. Toute la partie consacrée à Ismaël est ainsi un grand moment de burlesque à l'américaine. Ismaël chez son psy (une énorme Mama africaine), Ismaël et Girardot en train de dérober des médicaments à l'hôpital comme s'ils étaient au supermarché, Ismaël en pleine hystérie face à Deneuve, Ismaël dansant sur du hip-hop : chaque scène révèle une fantaisie qui vient contrebalancer la partie consacrée à Nora. Au sommet de son art, Amalric n'a jamais aussi bien interprêté la mélancolie borderline, le désespoir joyeux. Magnifiquement « dessiné », chaque personnage existe pleinement en quelques plans, et le comique des situations fait le reste.

Il y a beaucoup de fantômes, de souvenirs et de plaies béantes dans ce film dont la souffrance semble être le moteur principal. Il y a du chaos aussi, des formes qui se cherchent (Nora filmée façon reportage télé au début puis à la fin du film), en un mot : du risque. Sortant des terrains battus, Desplechin essaie, tente une fiction à partir de deux histoires, ose le personnage antipathique, croise le lyrisme et le naturalisme. On est parfois désarçonné devant cette hétérogénéité assumée par le film, comme dans cette scène de flash back où décors réalistes et décors théâtraux se mélangent de plan à plan. Mais il souffle dans Rois et Reine une énergie qui l'emporte. Parce que Desplechin est un grand cinéaste. Parce qu'il ne débute pas son film sur la musique de Moon River pour rien. Parce ce que le dialogue au musée entre Ismaël et Elias est sans doute l'une des plus belles choses que l'on ait pu vivre au cinéma depuis bien longtemps.

Rois et reine
Un film d'Arnaud Desplechin
France, 2004, 150 mn
Avec Emmanuelle Devos, Mathieu Amalric, Hippolyte Girardot, Catherine Deneuve, Maurice Garrel
Sortie en salles le 22 décembre 2004

[Illustrations : © Bac Films]

Laurence Reymond