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Heil Tanz ! - Caterina Sagna (2)

Sagna saigne


Heil Tanz ! - Caterina Sagna (2)


Chorégraphie dans le cadre du festival Ile de danse, du 19 novembre au 16 décembre 2004. En tournée les 21 et 22 janvier à la Halle aux grains (Blois).

"Heil" : certes, ce mot évoque bruits de bottes et bras levés ; mais sa traduction littérale se borne à un pacifiste "Vive la Danse !" De même que lors de sa précédente mise en scène Relation publique (2002), la chorégraphe Caterina Sagna s'attaque aux tabous modernes de manière grinçante. Elle s'empare ici de la notion de spectacle et l'interroge violemment, sous toutes ses coutures.


Retour à l'introduction du dossier consacré à Heil Tanz ! de Caterina Sagna

Le spectacle a-t-il commencé ? L'assistance s'impatiente, elle scande le nom de la chorégraphie : "Heil Tanz, Heil Tanz, Heil Tanz !" Le malaise vient très vite : la salle unanime en appelle à l'exécution... d'une pièce mais, ce faisant, elle ressemble à la foule des lynchages en place de Grève. Caterina Sagna, décidément, use de raccourcis pour le moins osés. Même s'il y a bien une histoire de mort et de pouvoir dans le rapport du public au spectacle, l'acte de création est un acte libre et n'existe pleinement qu'en fonction de cette liberté que chacun (spectateurs et acteurs) doit porter. Le public n'est pas fait de souteneurs. Il n'oblige personne à le distraire.

Pourquoi danser ? Que signifie la souffrance du danseur qui s'essaie au grand écart ? La création artistique impose-t-elle ces douleurs ? Disputes, danse minimaliste et fusillades se succèdent sur le plateau. Une vidéo montre maintenant un metteur en scène parlant du bruit des corps qu'il tordait pour arriver à ses fins artistiques. Comparer les supplices de la jambe tendue à la torture subie est vraiment exagéré. Mélanger la liberté du mouvement et le massacre des corps, c'est dire que tout équivaut à tout. Le sens se noie alors dans une grande marmite de mots sans poids.

Heil pour la dictature, Tanz pour la valse
La chorégraphie est imprécise tandis que le public se prend le texte aboyé en pleine tête. Sagna, littérale au mauvais sens du terme, se soustrait au mouvement. Elle préfère donner la parole aux balles, aux cris et aux insultes. Les acteurs-danseurs, membres d'une milice de l'art, parcourent la salle et fichent les spectateurs (1). Le public rit, sans doute au second degré... il est vrai que tant de choses peuvent être passées à la moulinette du cynisme. Cependant, sur scène, quelqu'un danse, menacé de mort. Evidemment, ce n'est qu'un symbole, on dira qu'il ne s'agit ici "que" d'un spectacle. Pourtant, la convention qui lie le public à la scène impose qu'au théâtre tout soit un peu vrai, en tous cas motivé par une émotion qui a lieu devant le spectateur et qu'aucun artifice ne pourra entièrement palier... (2) Dès lors, brandir une arme et tirer à bout portant n'est pas un geste anodin pour qui ne vit pas sous un régime tyrannique.

Les danseurs se sont mêlés au public pour mieux brouiller les pistes. Ils reprennent bientôt le pouvoir de la scène. Se soumet-on volontiers à leur dictature parce qu'ils sont artistes ? Abolissant ces frontières entre acteurs et spectateurs, Sagna fait croire que toutes les règles de la représentation sont ici renversées. C'est à cause du public que tout a lieu, la salle est responsable puisque qu'elle a crié "Heil Tanz !", la danse doit maintenant avoir lieu. Il faudrait pouvoir se révolter, interrompre ce qu'on impose aux danseurs en notre nom, crier notre refus de ce qui se passe sur scène. Mais dans ces conditions, comment prendre la parole, comment dire avec Sagna que nous sommes contre les dictatures et les régimes tortionnaires ?

Donner une chance au monde
Le spectateur éclairé ne voudrait pas être taxé de réactionnaire et, pour cette raison, il suivrait l'artiste contemporain jusqu'en enfer. Pourtant, le quart de ce qui est montré ici suffit à provoquer la révolte. Ce n'est pas la chorégraphe qu'il faut dénoncer, mais ce qu'elle impose de manière expressément provocante, comme si à chaque instant elle appuyait là où ça fait mal, demandant sans cesse au public : "et ça, tu l'acceptes ?". Notre silence est un oui, notre présence est un oui.

Spectatrice privilégiée au milieu de la salle, Caterina Sagna est sans doute restée jusqu'au bout du spectacle, peut-être même s'est-elle levée à un moment pour dire quelques mots. Je n'en sais rien, je suis partie, finalement décidée à refuser d'accréditer tout système dictatorial par ma simple présence. J'ai répondu à ces provocations par ce mouvement, et usé de la seule liberté qui me restait. Je suis partie, bouleversée, avec cette impression d'être seule à refuser de légitimer ce qui était montré. Quand l'absence est un geste, peut-être est-ce là le véritable mot de Sagna. Nous faire sortir des théâtres pour aller voir le monde et y être véritablement présents. Peut-être...

[Illustration : Heil Tanz ! Caterina Sagna. Photo DR]

(1) On se souvient du Sacre du Printemps de Pina Bausch (1975), où un danseur invectivait le public. Là, jamais les mots ne se substituaient aux mouvements ; au contraire, ils étaient à leur service...
(2) ... à moins d'éliminer la question du symbole, de dépasser la notion de spectacle comme représentation. Bien sûr, la violence ressentie devant de Heil Tanz ! est sans commune mesure avec la violence qu'on accepte à l'écran. Il est vrai que ce spectacle soulève la question de l'incarnation de la violence. Peut-être la représentation théâtrale expérimente-t-elle ici ses propres limites.

Anne-Laure Bell

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