La Demoiselle d'honneur de Claude Chabrol

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L'amour est un enfer bleu

Neuf ans après La Cérémonie, Claude Chabrol adapte à nouveau un roman de la grande Ruth Rendell. Le mariage est encore une fois réussi et cette Demoiselle d'honneur, toute nimbée de bleu, au parfum de mystères, de mensonges et de sang versé, ne saurait laisser indifférent.

"Circulez ! Il n'y a rien à voir !" Rien, vraiment ? Ou si peu. Car l'essentiel est ailleurs, dans ce qui ne se voit pas ou ne se dit pas. Et surtout parce que rien ne se serait passé s'il n'y avait eu ces regards croisés. Sans cet échange bref mais significatif au cours du mariage de sa sœur, Philippe n'aurait peut-être jamais revu Stéphanie, ou plutôt Senta puisque tel est le nom qu'elle s'est inventée. Nulle romance ne les aurait unis en secret, nulle histoire digne d'être contée ne serait advenue. Et sans histoire, pas de drame, donc pas de film. Est-ce à dire pour autant que cette Demoiselle d'honneur est tout entière contenue dans cet instant ? Presque, tant Claude Chabrol y creuse, comme à son habitude, le sillon du vide et de l'effacement. Les pleins, les détails explicites, manifestes, ne l'intéressent que par les creux qui les séparent. Il s'attarde sur les failles qui fissurent la banalité des apparences.

Neuf ans après La Cérémonie, d'après L'analphabète de Ruth Rendell, le cinéaste amateur de romans policiers adapte à nouveau un roman de cette grande dame de la littérature anglaise. Il s'y plonge avec aisance et délectation. Retrouvant tous les thèmes qui parcourent le meilleur de sa production, vaste mais inégale, il s'immerge dans l'amour, le mensonge et la duplicité. Dans le microcosme qu'il met en scène, sincérité et sentiments ne font pas bon ménage. Ces derniers ne s'expriment clairement qu'en de rares occasions. Quand ils se montrent sans apprêt, émergeant tels Vénus dans toute sa nudité, ils sont passionnés et débouchent en général sur le meurtre. Hors du crime et de la violence, ils ne se donnent que biaisés, déformés, monstrueux et donc inavouables. Sur cette scène où tout le monde ment à tout le monde, le besoin d'amour est à la mesure de la fausseté des rapports sociaux, c'est-à-dire immense. Aussi chacun est prêt à accepter la compromission et l'évidente duperie pour ne pas se retrouver seul. Sinon, en dernier lieu, reste la fuite dans des habitudes étranges et des comportements a priori inexplicables.

Le spectateur navigue en eaux troubles. Il est plongé dans une succession de mystères et d'hypothèses. Les questions surviennent, fusent et les résolutions tardent à venir. Le générique de fin surgit avant toute éventuelle réponse qui aurait pu aider à la respiration. Dans ce paysage de petitesse, l'humain est lâche ou mesquin, et surtout menteur. Pour son propre confort, il préfère croire à l'apparence plutôt qu'à la vérité. Pourtant cette chimère existe bel et bien. Elle est là, tapie quelque part, mais la plupart du temps insaisissable pour le regard d'un seul homme. Elle dort comme le squelette dans son placard, d'un sommeil qu'il ne vaut mieux pas troubler. Quand enfin la porte s'ouvre, la lumière se fait sur le corps du délit et il est déjà trop tard pour regretter. Car, au fond, le drame a toujours été présent mais on ne l'avait pas vu, on ne voulait pas le voir, tant est grande l'habitude du mensonge et de la dissimulation, en particulier celle qui pousse à mentir à soi-même.

Dans ce récit en chausses trappes, où l'accumulation des petits secrets cache le plus atroce des crimes, de ceux que l'on commet par amour - ou peut-être dont l'amour n'est que le prétexte, l'alibi de cette atrocité -, mise en scène rime avec illusions et manipulations. Comme le magicien qui exécute ses tours avec des gestes que le public ne peut percevoir, Chabrol prend un malin plaisir à s'attarder sur ce qui n'importe que secondairement. Il filme le quotidien en prenant néanmoins soin de suggérer un léger décalage, un dérapage qui pourrait se produire à tout moment. Jusqu'à l'ultime scène, il occulte les coulisses, là où tout se joue. Chemin faisant, au cours des 110 minutes précédentes, il aura apporté une pièce de plus à sa comédie humaine.

Lui si versatile dans les années soixante et soixante-dix, alternant films "sérieux" et nanars plaisants avec un bonheur divers, il élabore depuis quelques années, avec une minutie et une persévérance qui forcent l'admiration, un petit théâtre, un monde qui grandit à chaque nouveau film. L'entreprise, œuvre en noir teintée d'un sourire grinçant, est dominée par le bleu, une couleur tant symbole des profondeurs de l'amour que de la mort en marche. Devrons-nous alors un jour parler de sa période bleue comme on évoque aujourd'hui certaines toiles de grands maîtres ? Pourquoi pas. Au vu de la qualité de la majorité de ses derniers films - que ne dépare en rien La Demoiselle d'honneur -, ce ne serait que justice.

La Demoiselle d'honneur
Réal.: Claude Chabrol
D'après le roman de Ruth Rendell
France-Allemagne, 2004, 1h50
Avec: Benoît Magimel, Laura Smet, Aurore Clément, Bernard Le Coq, Solène Bouton, Thomas Chabrol, Suzanne Flon, Michel Duchaussoy.
Sortie en salle le 17 novembre 2004

Manuel Merlet Le 02 December 2004

Sur le web : - Lire la chronique de La Fleur du mal (Claude Chabrol, 2003) - Lire la chronique de Merci pour le chocolat (Claude Chabrol, 2002) - S'enquérir du rapport de Chabrol au roman policier - Consulter salles et séances sur le site Allocine.fr