Au Musée d'art et d'histoire du judaïsme (Paris), jusqu'au 23 janvier 2005
Le Musée d'art et d'histoire du judaïsme propose une exposition du peintre et écrivain Bruno Schulz. Avec une scénographie audacieuse, qui rend subtilement compte de l'esprit torturé et fantasmagorique de ce génie polonais de l'entre-deux guerres mondiales.
Ce contraste est d'autant plus saisissant que la remarquable scénographie d'Alain Batifoulier et Jean Kalman suit à la lettre l'esprit de Schulz. Les gravures du Livre idolâtre (1920-1921) - son premier recueil de dessins -, ses très nombreux autoportraits, les extraits des Boutiques de cannelle (1934) et du Sanatorium au croque-mort (1937) - ses deux principaux récits autobiographiques -, sont exposés dans un espace rendu sinueux par la multiplicités des cloisons. Etroit, labyrinthique, s'étendant sur deux étages et cinq pièces aux formes géométriques et concaves, le parcours de l'exposition recrée physiquement l'espace mental voulu par Schulz. D'autant que la lumière y est ténue. Comme chez l'artiste, elle n'apparaît que de biais, souple halo d'intensité variable et subtilement filtré. Comme chez l'artiste, elle sert avant tout à briser des lignes droites afin de mettre en valeur une figure : personnage ou objet matériel important dans les œuvres de Schulz ; cartel, partie d'une gravure dans le parcours de l'exposition.
Car l'espace de Schulz, confiné, encastré, recèle des trésors. Si l'homme y est exagérément emprisonné, par la forme de la ville autant que par le poids des conventions socio-religieuses ou des interdits sexuels (rabbins et pères surdimensionnés, femmes hyper-érotisées…), c'est pour mieux pouvoir s'en échapper. Ou plus exactement le déborder, l'investissant pleinement par le déploiement de son imaginaire à la rencontre des objets. « Visité par l'esprit qui était dans l'air, il proclama la République des rêves, territoire souverain de la poésie », écrivit quelque part Bruno Schulz. Une œuvre peut-être, le magnifique Autoportrait avec deux mannequins et Stanislaw Weingarten (1921), traduit mieux que tout autre cet état d'esprit. Schulz y apparaît en personnage perplexe, fixant le spectateur, tandis qu'autour de lui tourbillonne un monde où les formes humaines se dissimulent en clair-obscur « devant-derrière » les objets. Un corps de femme recroquevillé dans l'ombre d'une table accolée à un mur. Un livre posé au sol, dont les pages poussiéreuses semblent se flétrir et vouloir plisser des yeux. Et jusqu'au cadre, redessiné, où les silhouettes féminines se mêlent aux volutes des baguettes de bois.
Les halos de lumière les plus francs se portent sur le visage du créateur au travail. Là, plus de honte, plus d'interdit, juste l'inquiétude et la force d'un homme se dressant dans la ville sombre qui fourmille. Ces autoportraits magnifiés de Bruno Schulz ont quelque chose en commun avec ceux peints à la même époque par l'expressionniste allemand Ludwig Meidner, terrifié devant la grande ville industrielle alors en plein développement. Tous deux pressentent la façon dont l'Europe court à sa perte dès lors qu'elle se conçoit dans sa seule matérialité. Tous deux placent la figure humaine au centre, écrasée chez Meidner, alors que Schulz parvient à la mettre en scène dans un travail de résistance et d'élévation.
[Illustration : Autoportrait, Bruno Schultz, 1921. Musée de Lviv (Ukraine). Photo © Aleksandr Volkov, 2003]
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