Retour sur Joseph L.Mankiewicz à l'occasion de la sortie du coffret 3 DvD édité par Carlotta. Trois films remarquables et inédits en vidéo, Le Château du dragon, Chaînes Conjugales et L'Affaire Cicéron, qui rappellent ou font découvrir combien l'œuvre du cinéaste était unique.

On l'a écrit, dit et répété, Joseph L. Mankiewicz était un metteur en scène de la parole. Rien d'étonnant lorsqu'on sait que l'homme était un bavard inconditionnel, un conteur intarissable, surtout d'anecdotes et de potins sur Hollywood où il se réservait toujours la meilleure place, le plus beau rôle. Avec un panache teinté d'orgueil, Mankiewicz savait sélectionner avec un soin particulier les moments d'éclat de sa carrière et faire oublier les moins glorieux. Rien d'étonnant encore lorsqu'on sait la place que la mise en récit et le paraître tiennent dans son cinéma.

A moments choisis, sélection de films de qualité. Carlotta sort un superbe coffret de trois films du cinéaste : Le Château du dragon (1946), Chaînes conjugales (1949) et L'Affaire Cicéron (1952). Trois films inédits en DvD et présentés dans des copies attestant d'un joli travail de restauration. Carlotta nous donne ainsi une nouvelle fois la preuve (voir L'Homme de L'Ouest de Mann ou L'Evangile selon Saint Matthieu de Pasolini) qu'il est l'un des éditeurs DvD français les plus sensibles, pointus et rigoureux. En témoignent les bonus soignés accompagnant les films. Retenons surtout les fines analyses de Jean-Pierre Berthomé autour de la fonction de décor et l'espace dans Le Château du dragon, la pertinence, la justesse et la sensibilité féminine de Dominique Cabrera sur Chaînes Conjugales, et la présence d'Operation Ciceron avec Peter Lorre, une adaptation télévisée par la 20th Century Fox de l'œuvre originale. De l'entretien inédit et précieux de Michel Ciment et Luc Bérault, All About Mankiewicz, aux portraits multiples et analyses diverses marquées notamment par la cinéphilie paternaliste de Jean Douchet, l'ensemble présente une très bonne introduction pour le néophyte et une vraie curiosité pour le connaisseur.

Plus jeune employé du studio
Fils d'un émigré juif allemand installé aux Etats-Unis, Joseph Leo Mankiewicz, né en 1909, est le benjamin de la famille. Ce statut va s'avérer déterminant quant à son désir d'érudition et d'indépendance qu'incarne pour lui son frère aîné Herman. Ne voulant pas suivre la voie professorale dictée par son père, il part pour Berlin en 1928 afin de parfaire son éducation littéraire et d'affermir ses envies d'écriture. Cette éducation, il décide qu'elle ne se fera point à l'université mais dans les bureaux de la firme cinématographique allemande UFA où il assurera la traduction anglaise des intertitres des films muets. Simultanément, il devient correspondant du Chicago Tribune (comme son frère quelques années auparavant) et collabore à la revue Variety. Suite à une confrontation avec le dirigeant de la UFA, Erich Pommer, à propos d'une traduction inexacte, Mankiewicz se fait renvoyer moins d'un an plus tard et trouve son ticket d'entrée à Hollywood par l'entremise de son frère, chef du département scénario de la Paramount depuis fin 1927. En 1929, le cinéma venant juste de se mettre à parler, Mankiewicz se voit une nouvelle fois offrir un travail d'écriture, de mise en paroles. Jusqu'en 1933, alors plus jeune employé du studio, il s'attelle successivement à la rédaction d'intertitres des films en double version (muette et parlante), à l'écriture de dialogues, puis de scénarios et de leurs versions dialoguées.

En 1934, ayant signé près de 18 films, il quitte les petites productions burlesques de la Paramount pour celles prestigieuses de la MGM, nouvel employeur de son frère dont il suit les traces encore fraîches. Au sein de ce studio de producers à la cadence infernale (un film par semaine), le parcours de Mankiewicz va s'avérer exemplaire. Scénariste accompli, il se lance désormais dans la production, prélude nécessaire selon Louis B. Mayer, le grand patron, à ses ambitions de réalisation. Promu producer, Mankiewicz travaillera sur une vingtaine de films, principalement des « films de femmes » (sept avec Joan Crawford), dont le plus grand succès sera The Philadelphia Story (1940) de George Cukor interprété par Katharine Hepburn. Les années MGM de Mankiewicz seront aussi marquées par son goût prononcé pour l'exercice du pouvoir et son extraordinaire aptitude relationnelle, spécialement avec la gent féminine (et actrice).

En 1943, de nouveau mis à la porte pour conflits d'intérêts -personnels-, Mankiewicz propose ses services à la 20th Century Fox, réputé pour l'excellence de ses cinéastes, qui en retour lui propose le contrat qu'il espérait tant : la liberté de pouvoir produire, écrire ou réaliser les projets de son choix. Il décide d'abord de produire The Keys of Kingdom (1946) de John M. Stahl dont la structure narrative témoigne sans doute possible de sa contribution par ce qui constituera plus tard une de ses empreintes stylistiques, la série de flash-back assortis d'une voix off. Ernst Lubitsch lui propose alors d'écrire et de réaliser la même année Dragonwyck, Le Château du dragon, d'après le roman de Anya Seton (inspiré par un article paru dans le New York Herald en 1849).

Domestication et servilité
A bien des égards, Le Château du dragon pourrait incarner la matrice de l'œuvre à venir de Mankiewicz. Miranda (Gene Tierney), fille de fermiers, est appelée au château de Dragonwyck où vit un cousin éloigné de sa mère, Nicholas Van Ryn (Vincent Price), son épouse malade et leur fille. Très vite, Miranda tombe amoureuse de la fascinante demeure et de son énigmatique propriétaire dont les nombreux secrets vont resurgir peu à peu. Un terreau scénaristique propice aux occurrences thématiques chères au cinéaste. Désir d'éternité et de résistance au temps ; multiplicité des jeux de séduction et de possession ; tromperie et trahison ; aliénation et désillusion ; domestication et servilité. Est présente également cette procuration manifeste de Mankiewicz par l'un de ses personnages. Inévitablement, c'est ici sous les traits de Van Ryn, aristocrate malade, homme sensible et cultivé, torturé par son désir de pérenniser un monde finissant, que l'on retrouve l'image en filigrane du cinéaste. Régnant sur ses terres en maître, Van Ryn se confronte à l'avènement de la modernité, à la démocratisation de son patrimoine et doit affronter un peuple qui ne veut plus entendre sa parole dominante. Superbe mélodrame, Le Château du dragon s'avère aussi saisissant dans sa mise en scène de l'enfermement où l'espace se donne comme puissance narrative. Autant à la mesure de Miranda ou de Van Ryn dans la description de leur emprisonnement respectif (elle, sa ferme et ses parents ; lui, son château et sa famille), tous deux piégés par leur idéal.

Quatre films séparent Le Château du dragon de A Letter to Three Wives, Chaînes conjugales (1949) : Somewhere in the Night, Quelque part dans la nuit (1946), petit film noir ; The Late George Apley, Mariage à Boston (1947), satire sociale de la haute société bostonienne ; The Ghost and Mrs Muir, L'Aventure de Mme Muir (1947), mélodrame flamboyant à l'émouvante beauté, et Escape (1948) inédit en France. Chaînes conjugales témoigne de l'intérêt que porte Mankiewicz aux histoires féminines par l'origine de son scénario, adapté d'une histoire de John Klempner « One of our hearts » parue dans Cosmopolitan Magazine en août 1945 puis novellisée sous le titre A letter to five wives en 1946. De cinq femmes, elles ne seront finalement que trois et permettront au cinéaste de remporter l'Oscar du meilleur scénario et de la meilleure réalisation lors de la Cérémonie de 1949, attestant de la reconnaissance de ses pères et consolidant son statut égotique de scénariste-réalisateur brillant.

Chaînes conjugales séduit d'emblée par sa construction narrative subtilement maîtrisée. Avec son utilisation fluide des flash back, Mankiewicz développe un récit où chaque personnage prend sa part dans l'histoire, tissé dans une toile qui les enserre tous. Cette dimension arachnéenne a ici un nom, Addie Ross, et une voix, celle de Celest Holm. C'est elle, l'essence de la féminité qui est le lien, le moteur, le démiurge de ces trois histoires de couples. De la satire sociale de la petite bourgeoisie américaine, à la condition de la femme qui doit sans cesse être confrontée à des difficultés que l'homme ne connaît pas, jusqu'à cette idée de la femme idéale invisible, Chaînes conjugales est un film éblouissant sur la jalousie, le désir, le fantasme (Addie Ross dont on n'aperçoit que les attributs de la femme fatale : une épaule dénudée, une cigarette...). Il sait aussi être à la fois cinglant, drôle, ironique et délicieux. Trois histoires d'amours un brin futiles, superficielles, mais auxquelles Mankiewicz donne une dimension palpitante. Tout se joue par une parole, une lettre, signée Addie Ross et annonçant à ses amies Deborah Bishop (Jeanne Crain), Rita Phipps (Ann Sothern) et Lora May Hollingsway (Linda Darnell) qu'elle part avec un de leurs maris. Mais lequel ? Est-ce Brad (Jeffrey Lynn), George (Kirk Douglas) ou Porter (Paul Douglas) ?... Par ce film, Mankiewicz va définitivement imposer sa touche de cinéaste : construction narrative composée de retours en arrière élaborés, présence d'une voix off, brio des dialogues et surtout une acuité de regard sur ses personnages féminins et les rapports qu'elles entretiennent avec les hommes.

La parole, instrument dramatique
S'en suivent House of Strangers, La Maison des étrangers (1949), No Way Out, La Porte s'ouvre (1950), le monument cinématographique qu'est All About Eve, Eve (1950) et le parfum euphorique de bonheur que distille People Will Talk, On murmure dans la ville (1951). L'année suivante sort en salles Five Fingers, Opération Cicéron (1952) ; adaptation romancée d'une authentique affaire d'espionnage durant la Seconde Guerre Mondiale à Ankara, mettant en scène Elyesa Bazna, citoyen turc et espion patenté, dont le scénario est tiré du livre de l'attaché d'ambassade allemand L.C. Moyzisch, Operatio Cicero. James Mason interprète Diello, valet de chambre de l'ambassadeur britannique qui vendit aux nazis une grande quantité de documents alliés entre octobre 1943 et avril 1944 (y compris les plans du Débarquement en Normandie !) sous le nom de code « Cicero », en référence à l'éloquence naturelle de son personnage. Sur la base de cette intrigue à suspens, vient se greffer un second récit, celui d'une liaison sentimentale ambiguë entre Diello et son ancienne maîtresse la Comtesse polonaise Anna Slaviska (Danielle Darrieux) désormais ruinée. La parole dans Opération Cicéro est l'instrument dramatique du film ; c'est elle qui subordonne la mise en scène à ses pouvoirs. Il y est toujours question d'ambition et d'illusion, de mépris et fascination, de tromperie et de manipulation où chaque personnage apparaît alors comme l'acteur ou/et le metteur en scène de sa propre existence et de celle d'autrui. C'est pourquoi, dans cette mise en scène des apparences, le verbe est primordial, le cynisme une arme redoutable. La survie y est aussi une question de séduction et le duel amoureux auquel vont se livrer Diello et sa courtisane déchue ne pourra immanquablement manquer de se solder par un grand éclat de rire. Car s'il y a bien un signe de notre temps pour Mankiewicz, cela ne peut-être que l'expression de la dérision.

Jérôme Dittmar & Florence Lahutte

Coffret 3 DvD Joseph L.Mankiewicz :
Le Château du dragon, Chaînes conjugales, L'Affaire Cicéron*

+ Documentaires & bonus inédits
Edité par Carlotta Films
Sortie le 16/11/2004

* L'Affaire Cicéron également disponible en DvD individuel

Jérôme Dittmar


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