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« Le miroir n'est pas un objet qui réalise la vérité mais qui l'obscurcit ». Citation-dialogue à l'image de cette cathédrale philosophique qu'est "Innocence". Œuvre d'anticipation aussi fascinante que professorale, autant vertigineuse que poétique.
Arrive Innocence, suite de proximité de Ghost in the Shell permettant à Oshii d'approfondir ses réflexions philosophiques liées au vivant, à l'humanité et à nos machines. Un thème profondément japonais, issu d'une culture où la distinction entre le vivant et l'inanimé, l'humain et l'animal, est radicalement moins tranchée qu'en Occident. Innocence se pose d'emblée comme une œuvre complexe et ardue. S'ouvrant sur une citation de Villiers de L'Isle Adam (que Dantec avait brillamment rouvert dans Villa Vortex), le film développe, sur un rythme éthéré, une construction très dense, quasi godardienne à base de citations le plus souvent non explicitées. Ainsi s'enchaîne dans les dialogues un cut-up citant à la fois Gogol, Platon ou encore Confucius, jusqu'à la cabale juive ou à Julien Offray de la Mettrie. Avec cette enquête, à première vue assez simple puisque Batou (cf Ghost in the Shell 1) et un collègue sont chargés d'enquêter sur le massacre inexplicable par des cyborgs de compagnie de leurs maîtres, Oshii trouve le prétexte idéal. Plutôt que de rester dans un registre de film de genre, le cinéaste a choisi d'inscrire la quête philosophique au cœur de son propos. L'enquête est dès lors un puzzle qui mènera à la vérité, Oshii s'attachant d'ailleurs plus à son cheminement qu'à la révélation. Ce sont les passerelles, l'utilisation d'une pensée hétérogène mise en application par le biais du cinéma qu'il tente de concevoir.
Cinéma de la digression et surtout de la synthèse (trait de pensée très japonais), Innocence s'égare ainsi dans un réseau symbolique peut-être aussi dense et passionnant que rédhibitoire. Jouant de mille ramifications, de paraboles multiples, le film force la curiosité autant que sa froideur et son obsession discursive peuvent provoquer le rejet. Cherchant à fonder sa propre philosophie, Oshii s'empare des concepts de façon presque péremptoire, laissant peu de place à la pensée source : à partir de cet amas de citations, le spectacteur a peu de champ pour construire sa propre pensée, ou simplement comprendre chaque lien avec rigueur. Innocence déroute, à mi chemin entre une œuvre professorale, voire dogmatique, et une géniale entreprise de recherche et de questionnement en action.
Innocence sait toutefois chasser ses mauvais côtés récitatifs par sa plasticité sidérante. Baignant dans une atmosphère triste et profondément mélancolique (résonnant avec les thèmes abordés), les images imaginées par Oshii et ses infographistes forcent l'émerveillement. Chaque plan est ciselé à la perfection, les décors jouant d'inspirations renaissance, gothique ou maniériste jusqu'aux estampes japonaises, les poupées de Hans Bellmer et le design le plus imaginatif des univers futuristes (véhicules mi-animaux mi-machine). L'esthétique d'Innocence plie toute l'histoire de l'art, peinture, photo, cinéma, design et art décoratif compris. Tout y est ramassé, dit, dans ses teintes crépusculaires. Comme si après la fin du monde (Hiroshima), il y avait le Japon et après les images, Oshii. Le vivant s'est éteint (dans les images, comme ces personnages presque tous devenus machiniques) mais les lignes, le trait, montrant l'essentiel, invitent à penser. Par cette poésie du numérique, égrenée à un rythme contemplatif envoûtant, Innocence séduit. La scène de la parade, le générique, laissent par exemple une marque indélébile. Un sentiment confus d'une vie cachée dans les formes inscrites sur l'écran, une spiritualité troublante car enfouie dans les questions les plus familières de l'être.
Innocence - Ghost in the Shell 2
Titre original : Innocence : Kôkaku kidôtai
Japon / 2003 / 100 min
Réal. : Mamoru Oshii
Avec les voix (japonaises originales) de : Otsuka Akio, Tanaka Atsuko, Yamadera Kôichi, Oki Tamio, Nakano Yutaka…
Sortie en salles le 01 Décembre 2004
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