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36 est une boîte à fantasmes, et le souvenir d'un polar à la française sublimé mais révolu. Un objet lisse et impersonnel malgré son récit trop véridique, une œuvre de faussaire qu'on peut tenter de décrypter en la comparant à un cinéma coréen aujourd'hui mondialisé.
Ce cinéma de faussaires se fabrique depuis peu en Europe (Espagne, France surtout) et principalement en Asie (Corée, Hong Kong depuis peu). Un cinéma techniquement « parfait », lumière et son étant calibrés à l'image des standards hollywoodiens. Identique en image, utilisation de la musique, narration et parfois sujet, ce cinéma pousse jusqu'à s'inspirer de la mise en scène de ses pères. Arrivant ainsi, lorsqu'on s'attarde essentiellement sur la production coréenne, à un cinéma où les moyens mis en œuvre dépassent complètement la capacité du réalisateur à en tirer quelque chose. Un cinéma hybride, résultat d'une dégénérescence totale des influences du cinéma américain. Des images en miroir a-parallèles dont Taekugki, mélo-guerrier flamboyant et plus grand succès de l'année en Corée, pourrait tenir la meilleure place. Académiquement impeccable, Taegukgi dérange car il n'a aucun regard, pas d'auteur sur lequel miser. Et pourtant, en tant qu'objet déviant des trajectoires pavées qu'aime tant emprunter le cinéphile, il se révèle passionnant.
36 participe d'une catégorie cousine de ce cinéma coréen. Un film à gros budget, surproduit par Gaumont cherchant à se donner une nouvelle allure après des échecs à répétition. Un casting de stars (Auteuil, Depardieu...), une identique volonté de fiction populaire, et une même dépersonnalisation dans la mise en scène. Le film d'Olivier Marchal, prenant pourtant un contexte que cet ancien policier connaît bien, s'avère une œuvre filmée sans originalité. Montage et structure narrative ultra balisés, musique pompière cherchant continuellement à renforcer la dramatisation... Toutes les images et leur agencement viennent d'ailleurs. En reprenant le flambeau du grand polar à la française façon Police Python, La Guerre des polices, Marchal construit sans le savoir un de ces objets miroirs. Malgré les nombreux détails parsemant son récit, 36 ne parvient pas à décoller de la somme de ses influences esthétiques et narratives. Toute sa volonté pour décrire l'univers du Quai des orfèvres, fait de trahisons, stratégies, coups bas, vengeances, violences, amitiés viriles et tensions, avec au centre la relation passionnelle entre Auteuil et Depardieu, véritable moteur tragique du film, n'arrive pas à élever 36 au-dessus d'une synthèse stylistique apprêtée.
Pourtant, comme ce cinéma coréen presque invisible en France, 36 demande une position autre. Il nécessite pour être jugé de se défaire des stigmates trop apparents d'une mise en scène qui tient plus d'un directeur artistique peu inspiré que du travail de réalisateur. Il faut juger l'œuvre dans sa différence et procéder à un jeu où il faudrait désapprendre, défaire toute généalogie. L'enjeu réside surtout dans une dynamique de friction, un rapport de séduction, ce petit objet moteur du désir de Marchal qui l'incite à sublimer son univers, à refuser le réel. En dépassant l'imitation, on découvre une œuvre dont l'intense motricité narrative marche au fantasme exacerbé de ses figures. Derrière ces pantins travestis se cache le regard d'un homme qui ne peut dissimuler la part de sublime qu'il plaque sur eux. Attirance destructrice pour un monde à la justice plus poreuse, moins manichéenne. Un monde où entre flics et truands on est un peu les mêmes, et où surtout réside une certaine idée de liberté. Là, derrière ses artifices pseudo franco-hollywoodiens, 36 cache sa particularité. Un regard malade et presque mélancolique pour un monde dont Marchal porte la marque d'une nostalgie destructrice. Un monde qui le pousse à concevoir images et figures jusque dans une absolue naïveté détraquée.
36 (Quai des orfèvres)
Un film d'Olivier Marchal
France, 2004 - Durée : 1h50
Avec : Daniel Auteuil, Gérard Depardieu, André Dussollier...
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