Ce second tome en mains, une première impression s'impose: c'est toujours aussi beau, même si l'effet de surprise s'est un peu émoussé. Hippolyte n'a pas perdu une once de son talent et on reste encore une fois scotché devant la beauté de certaines planches, tant les « craquelures » donnent un mouvement et un aspect irréels aux vignettes. Par moment, elles acquièrent même un pouvoir quasi hypnotique, décuplé par un dépouillement chromatique et expressif parfaitement maîtrisé.
Le premier volume, déjà, proposait quelques séquences assez sublimes (l'entame avec l'arrivée à Munich et la Walpurgis Nacht ; l'irruption du « loup » dans la chambre de Lucy…). Le deuxième opus, à certains égards plus sobre, est visuellement plus homogène, plus maîtrisé aussi. Quelques planches surnagent, comme le retour à Londres de Mina et Jonathan : ouverture élégante, elle signifie tout à la fois la mélancolie du couple et le vide, toujours accablant, des villes trop pleines. D'autres scènes (l'enterrement de Lucy, sa poursuite et sa mise à mort ; les rats à Carfax ; la traque finale…) participent elles aussi d'une authentique intelligence visuelle. Avec en plus, chez Hippolyte, cette capacité à interrompre le fil des dialogues et à laisser parler l'expressivité des images. Bref, une esthétique léchée, sombre et inquiétante, désormais plus mûre et en tous points fidèle au premier tome.
Mais, en l'espèce, cette continuité est à double tranchant : superbes objets, les deux volumes souffrent également des mêmes insuffisances, notamment en ce qui concerne la narration - mal maîtrisée, parfois chaotique, souvent indigeste. Plus illustrateur que conteur, Hippolyte n'est jamais aussi à l'aise que dans l'atomisé. Un penchant naturel qui parasite son Dracula, où chaque vignette fonctionne, si l'on veut, comme une monade : univers clos, empire dans un empire, elle existe par sa pure et simple beauté. Des monades-vignettes à l'individualité si forte que, par moment, elles en finissent par exister indépendamment les unes des autres. Une autarcie qui, mécaniquement, mine la narration : à trop lécher ses images, Hippolyte finit par oublier son histoire. Parcellaire, hâtive, souvent saccadée, elle plombe le récit et grippe sa fluidité.
Il est vrai que Bram Stoker, l'auteur du roman, morcelle son histoire en multipliant les points de vues et les documents. Hippolyte, qui ne s'écarte pas trop de ce schéma narratif, choisit de condenser l'action, malheureusement pas toujours avec bonheur (il glisse sur des événements et s'appesantit sur d'autres, brouillant l'intelligibilité de plusieurs scènes). Et là où Stoker parvient à vivifier le récit en le fractionnant et en multipliant les points de vue et les styles narratifs (journal, articles, lettres…), Hippolyte donne trop souvent le sentiment de ne produire que du copier-coller. Et à prendre le parti d'épouser le texte original, il n'est pas sûr qu'il ait fait le meilleur choix. A vouloir tout dire, son livre finit par être muet, on le regarde, presque sans avoir envie de le lire : ce qu'il dit, il le dit mal.
Illustrateur fabuleux mais conteur brouillon, Hippolyte manque encore peut-être un peu de constance et d'ampleur de vue pour tenir totalement la distance sur un album. Gageons donc qu'avec plus de « liant », moins de maniérisme et, qui sait, l'aide d'un scénariste, il deviendra, malgré tout, un dessinateur de bédé de tout premier ordre.
[Illustration : Couverture de Dracula, tome 2, d'Hippolyte]
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