Direction : Kent Nagano. Mise en scène : Francesca Zambello. A l'Opéra de Paris-Bastille jusqu'au 27 novembre 2004
Dialogues des Carmélites, de Francis Poulenc, est un opéra improbable. Ni romantique ni jazz, et encore moins liée aux avant-gardes musicales des années cinquante, l'oeuvre se veut avant tout proche du texte éponyme de Georges Bernanos.
Dialogue des Carmélites, pourtant, n'a presque rien de commun avec les inquiétantes paraboles jazz de Kurt Weill (L'Opéra de Quat'sous, Mahagonny…) composées à peine deux décennies auparavant. Pas plus qu'il ne s'inscrit dans la continuité des expériences apocalyptico-dodécaphoniques de Berg (Lulu, 1935), et encore moins dans le sérialisme intégral proposé à l'époque par Boulez (Le Marteau sans maître, 1955)… Le propre de cet opéra, c'est somme toute de ne se rattacher à rien, si ce n'est à l'œuvre littéraire éponyme sur laquelle elle se fonde.
Dialogues des Carmélites, en effet, est également le titre d'un scénario écrit par Georges Bernanos quelques semaines avant sa mort, en 1948. Ces pages n'ayant pu être mises en scène au cinéma, Poulenc s'en ressaisit pour écrire un opéra. Tout, dans le texte de Bernanos - et notamment le personnage principal, Sœur Blanche -, est indécision. Les êtres y sont essentiellement mus par la peur, et par le rapport hystérique - terrifié ou enthousiaste, en tout cas sans mesure - qu'ils entretiennent à la mort. Les sœurs du Carmel, les révolutionnaires qui les en délogent, et qui les précipitent vers la mort, sont dépeints comme des masses éminemment versatiles, essentiellement mues par les incontrôlables pulsions individuelles de chacun de leurs membres. En ce sens, il n'y a pas de personnage extrêmement caractérisé dans ces Dialogues… Pas de comportement dicté par une fonction sociale. Que des êtres en proie au doute et à la difficulté de choisir - prier, résister, gracier, mourir, condamner… -, dans une période critique où la foi, sinon la conviction, vacille.
En ce sens, le personnage de la première Mère Prieure, rôle contralto admirablement interprété à Bastille par Felicy Palmer, incarne peut-être au mieux la capacité permanente de Poulenc à créer de l'inattendu. Là où le spectateur s'attend à découvrir une voix ronde et ample, il entend lors de la première tirade une voix suraiguë. Là où il suppose un personnage empli de sagesse spirituelle par la responsabilité et le poids des années, il découvre l'expression d'une plainte en mode mineur devant la mort au travail : « N'allez pas croire que ce fauteuil soit un privilège de ma charge, (…) ce qui devrait être un agrément ne sera jamais plus pour moi qu'une humiliante nécessité ». La réaction extasiée de Blanche - « Il doit être doux, ma Mère, de se sentir si avancée dans la voie du détachement » - introduit un décalage supplémentaire qui pointe l'incapacité des personnages à peser sur leur destin, en même temps qu'elle confirme chez Poulenc un véritable art du contrepoint.
L'interprétation du directeur musical Kent Nagano est juste, pleine, précise, veloutée. La mise en scène de Francesca Zambello un brin ascétique, du moins jusqu'à la scène finale où les sœurs montent volontairement, une à une, à l'échafaud en entonnant le Salve Regina. De cette montée en puissance paradoxale - puisque le chant des sœurs s'amenuise à mesure de l'exécution de chacune d'entre elles, joyeusement scandée d'une syncope ou d'un tintement par l'orchestre -, il reste une très troublante impression de bonheur. La voix des victimes surplombe à peine la mélodie chantée par la foule et, à ce moment d'acmé dramatique, la mort qui fauche les sœurs sans relâche ne leur fait soudain plus peur. Du côté droit de la scène, un faisceau jaune intense illumine les corps sur le point de tomber, projetant leur ombre fine, torturée, amaigrie, sur une paroi où l'on croit voir apparaître des figures imparfaites en marche vers leur propre humanité.
[Illustration : Dialogues des Carmélites de Francis Poulenc, mise en scène Francesca Zambello. Photo DR]
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