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Programmation "Surréalisme et non-sens" les 26 et 27 novembre dans le cadre des Rencontres cinématographiques de la Seine-Saint-Denis 2004
Pour Luis Buñuel à Paris en 1929, la rencontre du groupe surréaliste marque une date. Elle lui offre un champ d'investigations théorique, poétique et un réseau de relations qui détermineront fortement l'évolution de son travail. Mais celle-ci est d'abord un encouragement à poursuivre dans la voie choisie : l'œuvre était déjà née quelques mois auparavant avec Un chien andalou...
À la fin des années 20, en dehors du groupe constitué autour d'André Breton, le surréalisme était dans l'air du temps. Au principe du scénario écrit avec Dali on trouve le refus de toute image, idée « qui pût donner lieu à une explication rationnelle, psychologique ou culturelle » . Buñuel cherche dès le départ à suspendre la logique du récit afin de représenter le désir, objet de prédilection de ses mises en scène, dont le mystère hante encore son dernier film : Cet obscur objet du désir, réalisé en 1983. D'un bout à l'autre d'une œuvre confrontée à la même figure insaisissable donc, on peut remarquer l'importance grandissante de la structure obsessionnelle qui entraîne des répétitions, des bégaiements absurdes de l'action. Ainsi l'obsession compromet la formulation d'un sens, d'une morale ou d'une solution vers quoi s'oriente habituellement la narration linéaire. En 1972, Le Charme discret de la bourgeoisie est construit autour d'un repas systématiquement interrompu que les personnages reconduisent toujours, d'une séquence à l'autre. Le sens du récit y est entièrement remplacé par cet absurde processus de répétition.
S'il y a un surréalisme propre à Buñuel et à son obsession du désir, une variation remarquable intervient toutefois entre ses deux premiers films, confirmant l'importance de la rencontre avec le groupe surréaliste à Paris. En effet, quand le Chien andalou montre une joute amoureuse où l'enjeu de la relation reste privé, dans L'Âge d'or, en 1930, l'obsession perverse prend nettement une dimension sociale. C'est alors la recherche du scandale qui vient préciser la démarche du cinéaste. On y reconnaît l'empreinte du compagnonnage de Breton pour lequel, dans la tradition des avant-gardes futuristes et dadaïstes, l'attitude scandaleuse en société est élevée au rang d'une pratique artistique. Buñuel ne manquera jamais, dans sa vie même, de répondre par ce genre d'attitude à toute attaque portée contre son anticléricalisme fondamental ou contre son anarchisme latent.
Le scandale est déjà présent dans Un chien andalou, mais il est suscité hors du film par le rapport conflictuel que le cinéaste engage ostensiblement avec son public, maltraitant le spectateur dès l'ouverture avec le plan d'un œil tranché par une lame de rasoir. Pour L'Âge d'or, le dispositif évolue. Le récit refait surface et il impose une continuité plus soutenue entre les différentes scènes, installant cette fois le scandale au centre de l'action. Le spectateur n'est plus rejeté hors du film par la cruauté de la représentation, au contraire il est entraîné avec elle dans un processus d'identification à la figure duelle, et hallucinée, du couple violemment antisocial formé par Gaston Modot et Lya Lys. Il doit participer lui aussi au scandale que provoquent les héros devenus fous sous l'effet de la frustration de leur désir. Transformés en deux véritables machines de guerre lancées contre toutes les formes de l'ordre et de la convention qui s'interposent entre eux, la pulsion archaïque de fusion qui les anime dessine peu à peu un mouvement de pure anarchie traversant l'ensemble du film.
L'Âge d'or est l'un des premiers films parlants réalisé en France. Buñuel insiste sur le caractère intermittent du son qui donne aux personnages une présence à la fois muette, retirée dans le monde de la représentation, puis étonnamment proche tout à coup. Signe de cette proximité révélée par la voix, c'est le cri de jouissance de la femme qui provoque la première apparition du couple enlacé à même le sol. Alertant la foule toute proche, ce cri indique aussi que leur présence silencieuse aurait pu continuer de passer inaperçue, mais il ne peut être retenu. Son poignant, opposé dans la séquence au discours incompréhensible des personnages officiels rassemblés pour l'inauguration d'un chantier de construction, ce cri de jouissance lie toute parole ultérieure à la puissance du scandale qu'il lui est donné de faire naître en tant qu'il est l'expression crue du désir en action. Dans Le Fantôme de la liberté en 1974, ou dans Le Charme discret de la bourgeoisie, l'absence d'un tel cri renforce le cercle obsessionnel et correspond à une situation où le scandale est devenu impossible. Les personnages privés de toute émotion sont à la fois le jouet des conventions et les prisonniers de leurs désirs, incapables de percevoir l'absurdité du processus dans lequel ils sont pris.
La provocation qui n'est pas toujours possible apparaît donc à la fois comme une expression de la liberté et comme un acte paradoxal de lucidité qui permet le dépassement du cercle de la répétition. Cette provocation libérant le désir, on peut dire que s'il y a une morale, finalement, à l'œuvre de Buñuel, c'est celle d'un vœu de bonheur adressé à celui ou à celle par qui arrive l'authentique scandale capable de bouleverser le sens conventionnel et de transformer l'état des choses.
Surréalisme et non-sens
Les 26 et 27 novembre 2004.
Dans 18 cinémas de la Seine-Saint-Denis.
Prgrammation dans le cadre des rencontres cinématographiques de la Seine-Saint-Denis
Programme et renseignements au 01 48 10 21 21.
Nota : L'article Scandale du non-sens est extrait du Catalogue des rencontres cinématographiques de la Seine-Saint-Denis 2004, disponible dans les différentes salles de la région durant toute la durée du festival et, en ligne, directement auprès de l'association cinemas93.org. En partenariat avec Fluctuat.net.
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