Tarnation de Jonathan Caouette

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Une caméra qui ramène à la vie

Parcouru de bout en bout d'une incroyable énergie vitale, Tarnation est un journal intime filmique intégrant dans une forme audacieuse tous les supports - tirage photo, super-8, vidéo, DV... - par lesquels Jonathan Caouette a enregistré sa vie traumatique. Le film est aussi un chant d'amour par lequel le cinéaste tente de se mettre à distance de sa mère Renée.

« Tarnation représente ce que je rêvais de voir depuis les années soixante-dix », réagit immédiatement Gus Van Sant lorsqu'il lui fut demandé, en 2003, de devenir producteur exécutif du film dont il venait de visionner un pré-montage. Sans doute le réalisateur de My Own Private Idaho, de Gerry et de Elephant ne voyait-il pas en l'œuvre de Jonathan Caouette une nouvelle variation formelle brillante sur le thème de la juvénilité américaine, mais bien plutôt une œuvre importante dans les trois dernières décennies de l'histoire du cinéma.

Jonathan Caouette est un jeune garçon de onze ans lorsqu'il tourne un de ses tout premiers films. Une courte séquence dans sa salle de bain où, travesti, il joue de façon étonnamment réaliste les angoisses de sa mère effrayée à l'idée de se faire à nouveau battre par son compagnon. Jonathan, en effet, est le fils d'une beauté texane du nom de Renée LeBlanc, ex-enfant mannequin tombée du toit de sa maison à l'adolescence, et que ses parents voulurent soigner à coups d'électrochocs. Né d'un mariage éphémère, il assiste au viol de sa mère avant de vivre son enfance dans une famille d'accueil qui le maltraite, tandis que Renée passe ces années à être ballottée d'un hôpital psychiatrique à un autre. Vers l'âge de 10 ans, Jonathan retourne chez ses grands-parents, qui l'élèvent en l'absence de Renée.

Si Jonathan n'en a pas fini avec les expériences traumatiques - l'absorption de deux joints chargés au PCP le plonge durablement dans un état de dédoublement de personnalité -, il commence dès lors à filmer. La caméra devient pour lui une bouée de sauvetage à laquelle il se rattache pour mieux s'extirper d'une vie douloureuse. Une bouée de sauvetage qui prend aussi la forme d'un regard tiers, celui qui impose une exigence accrue dans la qualité de ce qui est vécu, car ce qui est vécu est dès lors susceptible d'être montré.

Il n'est pas anodin, à ce titre, que Tarnation soit un film autobiographique écrit à la troisième personne. Les incrustations de textes, qui scandent presque l'entier déroulement du film, racontent la vie de Jonathan comme s'il s'agissait d'un personnage de fiction. De même, les scènes filmées de la vie du réalisateur, les photos de ses premières sorties en boîte homo, les prises super-8 montées au ralenti de sa mère dansant dans la propriété familiale, s'articulent aux images - clips ou feuilletons - vues à la télévision durant son adolescence. Ensemble, elles finissent par élaborer un kaléidoscope d'images et de sons projetés sur l'écran et décrivant les blessures intimes de l'auteur, une narration cinématographique où le récit ne cesse de le disputer à la vie.

Dans cet effort de synthèse, la caméra, le capteur d'images de Jonathan Caouette joue au moins deux rôles. Elle lui permet d'abord de faire exister une partie de son identité qui ne peut se révéler au grand jour - ses premiers films où il joue le rôle d'une femme sont tournés nuitamment, dans l'obscurité de la salle de bains. Et de même qu'il parvient à se sauver par le cinéma, Jonathan tourne la caméra vers ses proches pour les ramener à la vie. Ainsi de ce zoom infiniment amoureux sur le visage de son compagnon David, ou encore de cette scène où il demande à sa grand-mère presque mourante, à peine consciente, d'enfiler une perruque et de passer la main dans ses cheveux pour faire revivre une sensualité digne de Bette Davis. Cette thérapie, Jonathan tente également de l'appliquer à sa mère. Mais lorsqu'il revient la voir à Houston où elle a à nouveau trouvé refuge chez le grand-père Adolph, Renée vient de perdre la tête à la suite d'une overdose de lithium. Les tentatives de Jonathan pour la confronter à Adolph, pour les faire parler de leur passé, se soldent par un échec. La scène inquiétante où Renée tutoie une citrouille, tout en étant prise d'un fou rire hystérique, est l'unique plan long du film.

Il serait très incomplet d'aborder Tarnation sans évoquer sa richissime bande son, faite notamment de ballades américaines des années soixante-dix et quatre-vingts qui bercent le spectateur de façon envoûtante, tout comme les chansons de Nick Drake ou de Marianne Faithfull surent chaque jour rendre la vie de Jonathan plus supportable. Ce journal intime filmique entièrement monté sur le logiciel iMovie, réalisé grâce aux techniques les plus contemporaines de traitement de l'image, commence ainsi - avant même l'apparition noir et blanc du visage de Renée mi-ange mi fantôme - sur fond d'écran obscur par un simple son : celui du cliquetis mécanique d'un projecteur de cinéma.

Tarnation
Réal.: Jonathan Caouette
Avec Jonathan Caouette, Renée LeBlanc, David Sanin Paz
Etats-Unis, 2003, 88 mn
Sortie nationale le 10 novembre 2004

Benjamin Bibas Le 10 November 2004

Sur le web : - Consulter les salles et séances du film sur Allociné.fr - Lire la chronique du film Gerry à l'occasion de sa sortie en salle (Gus Van Sant, 2002) - Lire aussi la présentation du film Gerry, alors que le film présenté dans différents festivals n'avait pas encore trouvé de distributeur (chronique de février 2003 par Laurence Raymond) - Lire la chronique du film Elephant (Gus Van Sant, 2003)


• Casting de Tarnation

Réalisateur : Jonathan Caouette
Avec : Jonathan Caouette , Michael Cox , Adolph Davis , Rosemary Davis , Renee Leblanc , David Sanin Paz


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