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Banlieue 13 est un monument, un équivalent encore plus radical et jubilatoire que le Bad Boys II de Michael Bay. Banlieue 13 (ou "B13" pour les initiés) est en effet une œuvre aussi inadmissible qu'indispensable, un moment rare, de cinéma sans doute pas, de dégénérescence filmique jouissive sans aucun doute.
Voilà pour le contexte. Le reste est à peu près sans importance. Enfin non, il y est question pour Damien (Cyril Raffaelli), un super flic, et Leïto (David Belle), un banlieusard au grand cœur, de récupérer pour l'un une arme de destruction massive volée par le parrain local (Larbi Naceri), et pour l'autre de récupérer sa sœur (Dany Verissimo) kidnappée par le même parrain. Un buddy movie donc. Avec de l'action, des cascades et beaucoup d'art martiaux. On est souvent impressionné, voire sincèrement bluffé par les chorégraphies et les talents d'athlètes de Cyril Raffaelli et David Belle. Rapides, aériens, souples, inventifs, les deux hommes ont parfaitement su retenir nombre de leçons piquées à Hong Kong. Se servir de l'espace, des objets, murs, tables, etc. pour continuellement dynamiser l'action et créer de nouvelles formes de rapport entre le corps et le décor, les comédiens cascadeurs l'ont appris par cœur.
L'école française a bonne figure, Banlieue 13 est un parfait petit produit prêt pour l'export. C'est efficace, parfois impressionnant. Pierre Morel, dont c'est le premier film, est un bon artisan de l'école Besson, et le recyclage cinéphilique (non avoué mais évident) est même par moments réussi tant une « french touch » (yamakazi oblige, entre autres) s'ajoute à tout cela. Mais là n'est pas l'essentiel.
Ce qui fait de Banlieue 13 un film énorme, ce n'est pas non plus que Luc Besson ait mal vu les films de Carpenter (Los Angeles 2013 par exemple) ou qu'il se soit souvenu de ceux de Castellari (Les Guerriers du Bronx), c'est qu'il conçoive sans doute la première fiction rap banlieue française (plus que Ma Cité va craker, trop « réaliste »). En vrai scénariste et surtout producteur social, donnant de l'emploi à une ribambelle de gueules cassées qui sans lui n'auraient jamais fait de cinéma, Besson est un homme du peuple. N'ayant peur de rien et surtout pas de la critique qu'il méprise superbement, il n'hésite pas à concevoir un produit atteignant les limites insoupçonnées du raccolage. Opportuniste génial et baron de la finance, il n'hésite pas à pomper l'actualité (armes de destruction massive, zone de non droit), le cinéma, et tout une culture rap française. Immense dialoguiste comme toujours (« Ici c'est pas Monaco, c'est Bagdad »), il redouble de créativité lorsqu'il s'agit de remplir le vide immense entre chaque scène d'action. Mais nous sommes loin de l'essentiel. Que le nom improbable de l'actrice Dany Verissimo ressemble à celui d'une actrice de X, qu'elle fasse manger sa culotte à une brute épaisse ou que Larbi Naceri (aussi scénariste) se révèle l'acteur le plus inexpressif du monde alors qu'il se prend pour Pacino dans Scarface, tout ça n'est rien, non vraiment rien à côté de l'ampleur du « message ».
On sait que pour le rap il est question de morale, de vérité cachée et de l'éternelle exploitation des masses prolétariennes tenues en laisse par une vision caricaturale de la bourgeoisie et de l'Etat. Veille rengaine. C'est l'école de la rue auquel le film veut d'ailleurs nous faire croire, avec ses personnages fidèles aux obscures valeurs d'une cité à laquelle on s'attache par une simpliste question d'identité. Rien de bien nouveau là-dessous, que l'éternel recyclage allégorique d'un pseudo phénomène culturel, cherchant à justifier bon gré malgré une question d'origines sociales propre à un territoire. Pourtant, tout est là et attention danger Luc Besson a un message explosif. Le problème n'est pas tant que la Banlieue 13 soit une zone de non droit où règnent en maîtres des milices prêtes à fomenter une véritable guerre civile (fait pourtant bien réel que B13 fantasme à l'excès), c'est que l'Etat français est prêt à jeter une bombe dessus (et pas n'importe laquelle) pour s'en débarrasser. Voilà comment Luc Besson et Larbi Naceri anticipent de façon délirante notre avenir national.
Compte moins l'insurrection au nom d'on ne sait trop quelles valeurs (il y en aurait), toutefois condamné par un héros positif et un flic juste et droit, que le fait que le vrai coupable soit la République Française. Message paradoxal au final, pro-flic (Damien et Leïto sauvent la banlieue) et anti-flic (les vrais pourris), d'une vision du monde rap banlieue minimale. C'est-à-dire outrageusement moraliste et simpliste où la raison des plus faibles (les opprimés) est toujours la meilleure, et où la véritable ligne de mire reste un embourgeoisement basique. On se doute que le fond est plutôt innocent, et nombre de films hollywoodiens nous ont déjà montré la corruption du pouvoir politique, c'est une tradition, ça fait partie du mythe. Avec B13 forcément on prête l'oreille différemment, vieux réflexe cocardier. Sauf que si le cinéma américain reste le plus politique (et pas politisant) au monde, lorsque Luc Besson joue à l'Américain, on ne sait plus si l'on doit rire, pleurer, le saluer ou surtout être effrayé.
[Illustration : © EuropaCorp Distribution]
Banlieue 13
Un film de Pierre Morel
France. 2004. Durée : 1h25
Scénario Luc Besson et Bibi Naceri.
Avec : David Belle, Cyril Raffaelli, Dany Verissimo, Larbi Naceri, Tony D'Amario.
Sortie Nationale : 10 novembre 2004.