Il y a une séquence qui passait récemment à la télévision, dans le défunt Hypershow de Frédéric Beigbeder. C'était fait par les humoristes Kad et Olivier, ça s'appellait le Kamoulox. Le Kamoulox est une parodie assez hilarante de jeu télévisé, un jeu absurde aux règles absconses et au principe totalement ésotérique, mais que ses participants disputent néanmoins avec une passion et un sérieux sans faille.

La partie se termine quand l'un des deux participants hurle : « KAMOULOX !!! », on ne sait pas pourquoi mais il a gagné.
La Génisse et le pythagoricien de Jean-François Peyret et Alain Prochiantz, c'est un peu le syndrome Kamoulox. Ça se joue à Gennevilliers, la presse en parle (cf le long interview de Jean-François Peyret dans Théâtre/Public n°164 par notre consœur Julie de Faramond), le public (du moins une partie) a l'air d'apprécier finement, mais on sent que tout cela ne nous concerne que très vaguement.

Soyons juste, ça commençait pourtant bien, même très bien : le début du spectacle, très réussi, nous fait espérer beaucoup de cette nouvelle confrontation entre art et science (qui précédait déjà aux précédents spectacles de Peyret, Histoire naturelle de l'esprit, Turing Machine et Un Faust, Histoire Naturelle), autour du thème du corps humain et de ses limites, des frontières entre l'homme et l'animal. Il y a un piano qui joue tout seul, une chanteuse qui s'évanouit avant d'avoir pu sortir la moindre note, un jeune homme qui s'active mystérieusement autour de son corps sans connaissance. Dans cette ambiance quasi lynchienne, l'homme de théâtre Jean-François Peyret et le neurobiologiste Alain Prochiantz juxtaposent et entremêlent le discours scientifique moderne et contemporain et le discours mythologique tel qu'à l'œuvre dans Les Métamorphoses d'Ovide. Tandis qu'un conférencier nous parle des maladies du prion, et de cette fameuse et terrible « barrière d'espèce » transgressée par l'encéphalite spongiforme bovine, se raconte et se joue l'histoire d'Io, jeune prêtresse amoureuse de Zeus et que celui-ci transforma en génisse pour qu'elle échappe à la jalousie d'Héra. Cette première demi-heure, bourrée de trouvailles (Peyret joue diaboliquement sur la frustration et la curiosité du spectateur par le dispositif scénique -la salle est divisée en deux espaces scéniques disjoints et invisibles l'un de l'autre- et la multiplicité des sources sonores), est aussi horrifique que délicieuse, et valide à elle seule l'intuition de départ.

Le problème avec les spectacles de Jean-François Peyret c'est qu'ils ont souvent du mal à tenir la distance. Ici encore, le fil et le souffle se perdent assez vite. En évacuant l'auteur et son point de vue unifiant au profit de la « rencontre » (entre la littérature et la science, entre des comédiens et le texte), le système Peyret provoque de belles étincelles, d'étonnantes réactions (au sens chimique du terme) mais fait l'économie d'une réflexion sur sa dimension proprement dramatique. L'attention que le metteur en scène porte au média Internet (on trouve sur le site de la compagnie, fait assez rare pour être signalé, toutes les archives textuelles, sonores, visuelles du spectacle et des précédents) est à cet égard révélatrice : dans ce continuum, ce work in progress certes passionnant, les deux heures de la représentation elle-même n'ont plus une place si primordiale.

Le résultat, eh ben, on décroche, on s'emmerde et on s'agace. Le spectacle part dans tous les sens, enfile les récits et anecdotes comme des perles, c'est l'effet Kamoulox. Sans la grâce qui le touche parfois, ce théâtre se réduit à la somme de ses éléments, de ses procédés. C'est un théâtre de gimmicks : la bifrontalité (en quoi se justifie-t-elle ici ?), les projections vidéos (même question), la musique, même François Chattot est utilisé comme le gimmick de lui-même. Le plus pénible est que le spectacle vous fait ostensiblement du pied, compensant son manque d'inspiration par une potacherie assez putassière. Les comédiens se boivent un cognac et se fument un joint, gonflent des ballons, gesticulent, se roulent par terre, déblatèrent plus qu'ils n'interprètent le texte d'Ovide, ou pas d'Ovide, on ne sait plus. Chattot termine le spectacle en déambulant une pierre sur la tête. Le pire est atteint avec une dernière séquence vidéo, mal jouée et pas filmée, qui conclut la réflexion par une sorte de café du commerce scientifico-philosophique. C'est drôle comme un mauvais sketch des Robins des Bois. Kamoulox ! Fermez le ban.

Ne reste donc qu'à se connecter au site du spectacle au foisonnement assez passionnant. Le plat est indigeste, mais la cuisine mérite une visite.

La Génisse et le pythagoricien d'après Les Métamorphoses d'Ovide. Un spectacle de Jean-François Peyret et Alain Prochiantz. Mise en scène Jean-François Peyret. Avec François Chattot, Maud Le Grévellec, Pascal Ternisien, Jean-Baptiste Verquin, Clément Victor et les musiciens David Chevalier (piano), Alain Trésallet (alto), Julien Vanhoute (violon).

Jusqu'au 7 décembre 2002 au Théâtre de Gennevilliers, 41 avenue des Grésillons, 92230 Gennevilliers. Les jeudi et vendredi à 20h30, samedi à 21 h et dimanche à 18 h.

Vital Philippot




- A lire également sur fluctuat, chronique + itv de Jean-François Peyret au sujet de Histoire naturelle de l'esprit (suite et fin).
- A écouter sur théâtre-contemporain.net, un entretien audio de Jean-François Peyret.


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