La Médée (1969) de Pier Paolo Pasolini sort en double dvd collector, après sa reprise en salles en janvier 2004 : un film mythique, aux sources du sacré pasolinien, avec l'apparition unique au cinéma de Maria Callas.


- Lire aussi la chronique de Pasolini scénariste (DVD, octobre 2004)

Lorsque les producteurs de Médée proposent de donner le rôle-titre à la Callas, Pasolini est plus que mitigé : la diva, déjà interprète de cette mythique héroïne dans l'opéra de Cherubini, lui inspire autant de défiance que l'avait fait la grande Anna Magnani pour Mamma Roma (1962). Mais c'est bien Maria Callas qui l'emportera : et cette apparition magnétique sous les traits de l'illustre infanticide sera son seul rôle au cinéma. Comble des combles pour cette soprano inimitable : le rôle est quasiment muet.

Le premier DVD propose le film et sa bande-annonce d'époque ; le second rassemble les bonus. Plusieurs documentaires et entretiens rappellent l'histoire de Médée, qui croise les mythes de la Toison d'Or, de Jason et des Argonautes : préliminaires bien nécessaires à un visionnage optimisé de ce qui est communément considéré comme le chef d'œuvre de Pier Paolo Pasolini. Outre la majesté des costumes - créés par Piero Tosi - et des paysages (que Pasolini et Dante Ferretti sont allés chercher en Turquie et en Syrie), le film étonne toujours aujourd'hui par son caractère sacré, et ne se livre pas facilement à un public profane. La trajectoire tragique du personnage-titre raconte la perte de l'idée de sacré - la « conversion à l'envers » de Médée -, vécue dans une souffrance physique que seul l'amour charnel de Jason a pu, un temps, rasséréner.

L'enchaînement narratif est fondé sur une érudition implicite (l'Antiquité, Euripide, Eliade…) et avance par énigmes : on pense à l'apparition mystique du Centaure - Laurent Terzieff, magnifique - qui se transforme en Homme d'une séquence à l'autre ; ou à la double version, sacrée et profane, de la mort tragique de Glaucé, la malheureuse rivale de Médée. Si les mythes semblent si « compliqués », c'est « parce qu'ils racontent des faits, et non des pensées », explique le Centaure à Jason ; la Médée filmée par Pasolini, c'est, si l'on veut, un retour à la simplicité, à la fluidité et à la beauté des images-idées... Quant aux faits, Pasolini leur laisse toute leur ambiguïté, dans l'indécidabilité du mythe.

Voir Médée aujourd'hui - avec l'intimité du home cinema de surcroît - exige de s'abandonner à une suite de « visions ». C'est ce que propose cette édition de grande qualité : une version du film est augmentée de pop-up, qui s'insèrent comme des parenthèses poétiques dans le film. Pendant le tournage, Pasolini avait écrit Visions de la Médée (1) : ébauches de scènes jamais tournées, réflexions poétiques sur le sacré et le profane, sur la prétendue « barbarie » de Médée lancée contre la civilisation grecque... Des 98 textes publiés par Pasolini, le coffret DVD propose d'entendre une vingtaine d'extraits (également présentés à part, sur un bonus du dvd 2). Loin d'être parasite, leur visionnage permet de faire le lien entre l'écrit et le filmé : et ce n'est pas le moindre atout de cette édition que de réunir les deux piliers de la création pasolinienne, comme deux volets d'une même œuvre qui les transcende.

Médée
De Pier Paolo Pasolini
(1969, 107 min), avec Maria Callas, Laurent Terzieff…
Coffret collector, 2 DVD 9 (digipack 3 volets 2 plateaux).
Carlotta, 2004.

Autres éditions DVD :
Pasolini les années 60 : avec Œdipe Roi, 1967 ; Pasolini scénariste ; La Trilogie de la vie ; Salo

(1) Les deux films seront projetés le dimanche 28 novembre 2004 à l'Auditorium du Louvre dans le cadre d'une rétrospective Sous le regard des dieux : Théâtre et Cinéma. Plus d'infos sur Séances.org.

Agathe Moroval


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