Seuls de Laurent Mauvignier

Critique

Lecteurs

Votre note

Seuls - Laurent Mauvignier

Le dernier titre de Laurent Mauvignier résonne dans un dépouillement emblématique : la solitude se donne comme la fatalité des tragédies, impossible donc à éviter, malgré tous les efforts lucides. Un unique adjectif, "Seuls", pose l'évidence, aussitôt enrichie et dépassée par un paradoxe.
Le pluriel, frôlant l'oxymore, signalerait que « l'on peut être seul, à plusieurs. être seul et néanmoins faire partie d'une espèce de communauté ». La palette presque exhaustive des relations s'étale comme pour mieux montrer la radicale solitude qui touche les amis, Pauline et Tony, les amoureux, Pauline et Guillaume, les parents, Tony et son père, et tous les êtres qui se rencontrent un moment. « Les liens se tissent par un jeu de miroirs entre les gens ».

Une logique de la sensation pour dire l'échec des mots
Laurent Mauvignier dresse avec une subtile finesse le panorama des échecs du dialogue, sans tomber dans la liste théorique ; il rend sensible au contraire chaque tentative et échec par « une logique de la sensation ». Les scènes défilent, décrites d'un point de vue particulier, que le monologue intérieur donne à entendre au plus près des sensations et pensées du narrateur choisi. Les paroles justes semblent d'ailleurs vouées au seul dialogue intime, qui ne franchit pas la barre des lèvres ; parfois des gestes incontrôlés le trahissent, et l'écriture joue les témoins oculaires, sans commentaires superflus. Pauline devine les accusations tacites du père de Tony, repliées dans les paumes de ses mains fermées. Car les mots ne s'expriment que dans un décalage tragique sans jamais réussir à s'adresser directement à la personne intéressée. Aussi Tony avoue-t-il sa passion non pas à Pauline, mais à celui qui n'a jamais su l'écouter, son père. Habile façon de pointer la crise tragique, le désespoir ultime de celui qui sait qu'il ne pourra pas « réapprendre à vivre ».

Entrelacs de voix pour une histoire à reconstruire
L'auteur choisit avec finesse de ne pas donner directement la parole aux deux amants impossibles : la voix du père, suivie de celle du rival amoureux, Guillaume, tissent le roman. Les points de vue se multiplient ; toute simplification est évitée, dans une prose qui glisse subrepticement du « il » au « je », se fissure des divers commentaires. Nous voilà invités à démêler une histoire qui se construit par failles, comblées plus ou moins explicitement, mais toujours dans la fluidité d'une sensibilité, qui cherche à comprendre ce qui lui a échappé. Allers-retours temporels et récurrences sur certains objets emblématiques, comme le sac de Tony laissé chez le père, une robe rouge, des lacets, sont autant d'indices pour le lecteur-détective. Cependant les détours narratifs n'empêchent en rien une tension dramatique qui conduit à une évidence éclatante, celle du mensonge accepté, mais insupportable, lorsque s'impose la confrontation avec la réalité qui ramène à un vide essentiel, à l'illusion dont on s'aveugle. « Pourquoi toutes ces histoires et ces moulins à vent que je faisais tourner dans ma tête pour m'étourdir ? », pourraient demander tous les personnages de Seuls, comme la femme dans Apprendre à finir.

Pacte avec le mensonge ou le refus des simplifications
La réponse est donnée, dans l'assemblage des parcelles de voix et de scènes. Un meurtre clôt le récit, sans résoudre l'histoire à un procès avec coupable, victime et témoins. Toute la composition a réussi à nous faire comprendre la vanité de telles classifications. La morte n'est pas l'innocente frappée par un fou. Elle savait les risques du jeu tacitement accepté avec Tony ; elle reconnaît n'avoir pas voulu transformer ce lien entre eux, fût-il de peur et de déchirement. Tony n'est pas un Quasimodo poussé à la démence par une belle aveugle d'égoïsme. Il s'assigna lui-même le rôle de confident, fidèle défenseur contre les dons juans, qu'il ne serait jamais. Trafiquer, maquiller pour ne pas se heurter à la réalité. Mais la comédie que l'on joue aux autres et surtout à soi-même bascule en tragédie, lorsque « les mots s'effondrent », impuissants à s'arranger avec le mensonge.

Seuls sont donc les êtres, pour ne pas savoir accueillir les mots des autres, pour ne pas réussir à sortir de soi, préférant se fuir dans des chimères. Tony « aurait voulu savoir comment on fait pour aimer les autres sans qu'aimer les autres ce soit d'abord penser à soi ». La question pudiquement déposée sur la page s'avère le nœud du drame. De manière emblématique, elle sait apparaître dans une pensée ancrée dans le désarroi vécu par le personnage, puis par le lecteur ; sa réponse n'est autre que le cheminement du livre, à poursuivre au-delà d'une mort finale, paradoxalement apaisante. Seule Pauline n'a plus rien à attendre ; il nous reste à continuer la quête. Les lignes de Mauvignier deviennent fil d'Ariane ; chaque mot ou phrase s'impose, sans pouvoir être ôté, écho trop parfait de nos impuissances.

Seuls
Laurent Mauvignier
Editions de Minuit, février 2004

Vanina Roché Le 22 July 2004

Sur le web : - Présentation sur le site des éditions de Minuit - Interview sur "Ombres blanches"