Aaltra de Benoît Delépine

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Les paralysés aussi ont commencé debout

Les fans et citoyens de Groland risquent d'être surpris par ce "road movie" en fauteuil roulant. Avec "Aaltra", Benoit Delépine et Gustave Kervern changent leur fusil d'épaule et co-réalisent une grande fable d'humour noir qui a plus à voir avec l'univers de Aki Kaurismaki qu'avec la pochade "Michael Kael contre la World Company".

C'est noir, très noir. Ce pourrait être un roman social. Un cimetière amorce le paysage picard. Une corde de pendu décore l'arbre d'un jardin laissé en friche. Une femme traîne dans la chambre de son enfant mort-né. Son mari est licencié via internet. Plus tard il la découvre à quatre pattes devant un inconnu. Fou de rage, il s'en va cogner le voisin d'en face. Les deux hommes s'empoignent. Manque de chance, la benne d'un tracteur les écrase. Paraplégiques, ils se retrouvent désormais condamnés au fauteuil roulant. La providence les conduira à partir en stop pour la Finlande en effectuant un détour par Namur. On pourrait penser à du Zola revu par Reiser ou à un pamphlet surréaliste sur la misère du Nord. En fait, le résultat a plus à voir avec du Buster Keaton.

C'est en noir et blanc. Bien sûr, c'est joli. Mais surtout ça s'accorde parfaitement à la ligne d'horizon, aussi plat que le pays d'à côté, et au cloisonnement de l'espace. Le format en scope renforce la perfection de ce mariage. Le plan est tiré au cordeau, rejetant loin, bien loin les pantalonnades à deux francs six sous réalisées par des potes de la télé entre deux émissions de grande audience. Ce que cache le cadre importe autant sinon plus que ce qu'il montre. Dans cet univers étrange et oh combien familier - le nôtre, tout simplement -, le temps s'étire, le vide s'installe - jusque là rien que de très normal -, et soudain l'accident survient. Le mot est à entendre au sens large, comme signe d'une modification ou événement qui arrive par hasard. Attention ! Il faut bien regarder et écouter. Il faut aussi savoir attendre. La patience est toujours récompensée. On apprend ainsi à savourer le bruit d'un moteur comme le silence du rien. Comme quoi, Aaltra est un grand film éducatif, avant même peut-être d'être une oeuvre comique.

C'est drôle, très drôle. L'humour y est noir, comme on dit, et le rire n'y est pas dépressif. La plupart des comédies contemporaines sont profondément nocives tant elles sollicitent chez le spectateur-victime un rire qu'elle veut lui extirper à tout prix. Dans ce film, rien de cela. On rit quand on le souhaite et seulement si ça soulage. Le comique surgit de l'imprévu ou de la monstruosité d'une situation, tellement monstrueuse que rien ne nous empêche de ne pas en rire. On redécouvre le bonheur de la liberté. Aaltra ou l'humour sans la contrainte. En poussant un peu le bouchon, nous pourrions même affirmer qu'on peut trouver ce film beau sans s'être esclaffé une seule fois. Nous conseillons néanmoins de s'y gausser un peu, car le geste a ici un rôle salvateur.

Alatra, C'est un état d'esprit, une manière de voir. Au dénouement apparaît Aki Kaurismäki. Ce n'est pas fortuit. La vision de Délépine et Kervern, ouverte à l'inattendue et à l'improvisation, s'inspire des films du grand cinéaste finlandais. L'absurdité ne débouche pas sur une métaphysique mais signale juste une humaine bêtise, une de plus. Cette mécanique déglinguée que l'on nomme la Terre trouve en l'homme son centre, sa raison d'être. Les faiblesses de celui-ci, ses amours, sa tendresse, sa violence, ses penchants pour l'alcool, les femmes ou les motos le rendent suffisamment passionnant pour qu'on s'y attarde. A pied ou en fauteuil roulant, en pantalon ou en short, parlant le finnois ou le flamand, l'homme présente toujours de l'intérêt. Ce film qui ne nous épargne aucune ignominie, aucune bassesse, est avant tout remarquable par son respect pour la chose humaine. Il ne dit finalement qu'une chose: le monde a beau tourner dans tous les sens, l'humain, fondamentalement seul, trouvera toujours une place où il pourra partager avec un ami une parole, un verre, un instant. Aaltra ou la fortune du partage.

Aaltra
Film écrit, réalisé et interprété par Benoit Delépine et Gustave Kervern.
Avec: Jan Bucquoy, Pierre Carles, Michel De Gavre, Robert De Houx, Isabelle Delépine, Jason Flemyng, Noel Godin, Christine Grulois, Aki Kaurismaki, Bouli Lanners, Vincent Patar, Benoît Poelvoorde, Vincent Tavier.
Franco-belge, 2004, 1h33.
Sortie nationale le 13 octobre 2004

Manuel Merlet Le 13 October 2004

Sur le web : Sur Flu : - Lire la chronique d' Avida - Lire la chronique de L'Homme sans passé d'Aki Kaurismäki (2001)

Sur le web : - Le site officiel du film



• Casting de Aaltra

Réalisateur : Benoît Delépine
Avec : Benoît Delépine , Gustave de Kervern , Michel de Gavre , Gérard Condejean , Isabelle Delépine , Pierre Ghenassia , Fred Martin , Jan Bucquoy , Pierre Carles , Céline Normand


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