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Mise en scène Ludovic Lagarde. Au Théâtre de la Colline jusqu'au 20 décembre 2002.
Après Soeurs et frères, Platonov et Le Colonel des Zouaves, Ludovic Lagarde met en scène une oeuvre d'Olivier Cadiot. Dans l'air du temps et habilement décalée, Retour définitif chorégraphie sur des rythmes technologiques les affres d'un Robinson en mal de réalité.
On pourrait dire que le texte de Cadiot fait partie de ces oeuvres dans l'air de la post-modernité, irreprésentable et irracontable. Nulle fiction ne s'y trame. On y suggère la perte du sens. On y privilégie le fragment, l'écho, la construction rhapsodique. Pourtant cet enchaînement inaltéré (et à effet hautement comique) de situations avortées, de clichés, d'images d'enfance, d'échos, finit par bâtir une partition sonore d'une intense poésie et entraîne la réflexion sur la place de la mémoire dans une société-réalité assoiffée d'immédiates solutions. Retour définitif et durable de l'être aimé interroge l'impact de la société du spectacle sur la part intime de l'homme, depuis la petite fabrique quotidienne et individuelle du réel, depuis la cervelle de Robinson.
Pour aller à la rencontre de cette oeuvre a priori injouable, Ludovic Lagarde use selon les termes de Cadiot de "techniques nouvelles de camouflage" et parvient à créer un "théâtre intérieur en volume". Il lui a suffit de s'entourer de quelques "magiciens" modernes issus de l'IRCAM. Gilles Grand compose la musique de cet "opéra sans orchestre", tandis qu'Emmanuel Poletti et David Bichindaritz se mettent aux consoles: les voix sont manipulées, étirées ou aiguisées, enroulées en volutes, répétées, dénaturées. L'univers du trucage jongle avec les effets de la réalité et les comédiens se coulent dans de singuliers espaces, des volumes acoustiques issus de complexes algorithmes. Steve Reich et Andy Wahrol ne sont pas bien loin : l'artifice, la reproduction, le jeu dialectique de la répétition et de la variation constituent une part essentielle de ce langage.
Pour incarner Robinson, personnage chaotique et vain qui se débat dans le présent sans jamais le connaître et finit par se diluer dans sa propre introspection, trois "joueurs se livrent à un exercice de stratégie théâtrale". Valérie Dashwood, Philippe Duquesne et Laurent Poitrenaux composent ce trio d'acteur-narrateur qui chante et danse sur des chorégraphies d'Odile Duboc, créant une série de paysages virtuels dans lesquels il évolue. Ces esquisses sonores et ces gestes rabachés, ces bribes de spots publicitaires, ces attitudes qui se veulent absolument singulières (et qui ne le sont pas) au milieu de la masse, enfin ces clichés mêlés aux images intimes, constituent la mer où Robinson apparaît un temps, puis se noie: "L'Odyssée s'arrête là, bloquée à portée du cri: cri dans la cire, appel de sirène sans voix, articulant les mots, exagérant le mouvement des lèvres, mimant les voyelles, les yeux agrandis".
Dans le travail de Ludovic Lagarde et d'Olivier Cadiot on apprécie la complicité malicieuse et jamais pédante. En les imitant, en les détournant, Retour définitif et durable de l'être aimé questionne les codes esthétiques en cours, les clichés, autosuffisants si l'on se cantonne au monde de la communication. A l'heure du formatage culturel, cette pièce réaffirme le caractère inaliénable de la forme artistique, en suggérant, si besoin était, un usage pensé, plutôt que fonctionaliste de la technologie, laquelle doit prouver son sens dans chaque situation du réel. Quelle habileté...
Retour définitif et durable de l'être aimé
texte d'Olivier Cadiot - mise en scène de Ludovic Lagarde. Avec Valérie Dashwood, Philippe Duquesne, Laurent Poitrenaux. Du 20 novembre au 20 décembre au Théâtre de la Colline. Grand Théâtre.
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