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Ordo

Critique

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Un marin dans une piscine sans vagues

Les jeunes cinéastes français semblent apprécier le roman noir américain; ce qui est en soi une bonne nouvelle. Après Je suis un assassin de Thomas Vincent tiré de Donald Westlake et sorti en août dernier, Laurence Ferreira Barbosa adapte Ordo, un écrit de 1977 signé du même auteur. Et là le résultat est moins heureux que l'affiche ne pourrait le laisser penser.

Bien que l'étymologie du mot "fantasme" ait à voir avec les représentations de l'esprit et les visions illusoires, on trouve beaucoup de fantasmes et bien peu d'images dans ce nouveau film de Laurence Ferreira Barbosa. De ce paradoxe, une conclusion s'impose : la réalisatrice n'a pas su tirer des situations mises en scène le mystère qu'elles recèlent en substance. La peinture de l'étrange ne s'affirme jamais clairement. Pusillanime, l'œil de la caméra ne cherche pas à pénétrer la matière de l'histoire. Il reste désespérément ouvert, lisse, calme, lointain, comme cette surface de piscine, récurrente dans le film et digne d'un tableau de Hockney. L'interrogation sur les êtres, sur leur opacité et leur caractère impénétrable, l'intervention du regard amoureux dans cette tentative de dévoilement, tout cela reste lettre morte. Les mots sont là, dans le livre, dans le scénario, dans la bouche des acteurs, mais rien ne s'en échappe. Ou si peu. Aucun battement de cils ou de cœur ne vient perturber la bonne marche du film.

Ordo Tupikos est pourtant de ces hommes portés par le regard. Plus même, il n'est qu'un regard. D'abord bringuebalé à droite et à gauche, marin militaire sans véritable attache, Ordo voit un jour sa vie se fixer à cause d'une vieille photo de mariage entrevue dans un magazine. Synonyme de souvenirs enfouis, cette image le conduit à revoir la femme qui s'y tient à son bras. Le temps a passé et, aujourd'hui, Estelle se fait appeler Louise Sandoli. La jeune fugueuse paumée fuyant sa mère est devenue une star de cinéma adulée, riche et comblée, et toujours plus ou moins harcelée par sa vampirique génitrice. Mais Ordo ne peut, ne veut y croire : Louise et Estelle sont-elles bien une seule et même personne ? La star se dérobe, la femme se donne puis se refuse, l'amour passé resurgit dans un geste et s'évapore. Ordo est celui qui observe. Il regarde, enquête, questionne, étranger au monde factice dans lequel baigne la nouvelle Louise. Sans doute aucun, Ordo est le petit fils du John "Scottie" Ferguson de Vertigo, partagé entre les deux images d'une même femme, visions indissociables et pourtant rendues irréconciliables par le mensonge et l'idéalisation.

De ce matériau riche, profond, aux reflets miroitants, Laurence Ferreira Barbosa n'a rien su tirer. Elle se repose entièrement sur ses acteurs, en particulier Roshdy Zem, impeccable, à la fois fragile et imposant, et Marie-Josée Croze, très présente sur les écrans depuis le succès des Invasions barbares (elle est également à l'affiche de Mensonges et trahisons… et on la verra l'année prochaine dans le nouveau film de Jean-Pierre Denis). Cette délégation porte préjudice au film. La problématique ne prend jamais corps, ne se concrétise pas au niveau de l'image, dans la chair du film. Ordo se condamne dès lors à n'être que l'illustration sans relief de mots aux charmes indéniables.

Ordo
Réal. : Laurence Ferreira Barbosa
France-Portugal, 2003, 106 mn
Avec Roschdy Zem, Marie-Josée Croze, Marie-France Pisier, Yves Jacques, Scali Delpeyrat...
Sortie en salles le 15 Septembre 2004

[illustrations : Roschdy Zem et Marie-Josée Croze © Gémini Films]

Manuel Merlet


• Casting de Ordo

Réal. : Laurence Ferreira Barbosa
Avec : Roschdy Zem , Marie-Josée Croze , Marie-France Pisier , Yves Jacques , Scali Delpeyrat , Hélène Patarot , Pierre Diot , Philippe Duquesne , Jean-Pierre Léonardini , Nina Morato

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