5x2 de François Ozon

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Que reste-t-il de nos amours ?

Que reste-t-il des amours mortes ? A croire le titre arithmétique du dernier film de François Ozon, ça tient sur les cinq doigts de la main gauche des deux époux. Cinq fois deux, ce sont cinq moments choisis de la vie d'un couple, filmés à rebours depuis la scène fondatrice de la rupture et du divorce.

La messe est dite : l'incommunicabilité qui culmine au début du film et tue définitivement l'amour entre cet homme (Stéphane Freiss) et cette femme (Valeria Bruni-Tedeschi) était déjà présente dans les premiers temps. Le déroulement du film à rebours donne une tonalité tragique à des scènes de légèreté : lorsque les personnages se rencontrent, à la fin du film (qui coïncide avec le début de leur histoire), le fatum est déjà en marche, et, avec lui, l'inéluctable rupture. C'est assez beau, cette idée de renouer avec l'essence du tragique, au cœur même de la ronde moderne des mariages et des divorces : mais le procédé - éculé, déjà, depuis Irréversible de Gaspar Noé (2002) - plombe le film plus qu'il n'apporte une lumière nouvelle à la nature des rapports amoureux. Pur formalisme, il plaque du figé sur la chronique sentimentale. Double handicap.

Un homme et une femme : rewind
A la fin de leur divorce, sur les cendres de leur désir consumé jusqu'à la dernière braise, Gilles demande à son ex-femme : « Marion ? Tu veux pas qu'on réessaie » ? La scène se clôt dans le mutisme de Marion, avec la fermeture d'une porte d'ascenseur, sur un air très Dolce Vita de Luigi Tenco. Cette question laissée sans réponse par le personnage est saisie au vol par le réalisateur, qui l'érige en clé symbolique et narrative.
« Réessayer » reviendrait à répéter, peut-être, ces cinq moments clés de l'histoire d'amour passée, qui constituent la matière du film : un dîner de couples fragiles (prison hétéro contre liberté homo ?), conclu dans la froideur d'un lit sans passion ; un accouchement solitaire et douloureux, dans une maternité que Gilles fuit comme sa belle-mère ; l'ivresse du mariage, où l'amour des époux ne se scelle que dans un adultère hors caméra, qui prend des airs de péché originel. En montant dans sa chambre pour cette nuit de noces avortée, le couple gravit difficilement l'escalier, dont la spirale ne présage rien de bon.
Dernière réminiscence, la scène de la rencontre s'épanouit dans l'imagerie cliché du film romantique : aussi inéluctable qu'irréversible, l'amour naîtra entre Gilles et Marion, sous les auspices kitsch et convenus du soleil couchant. Cette mise en scène de l'amour, qui flirte avec les clichés visuels et les poncifs psychologiques, met une couche faussement ironique sur ce film dont le propos reste finalement assez « premier degré », contaminé par tant de médiocrité. Attaché à l'autopsie rétrospective de la relation entre Marion et Gilles, Ozon fait de ce couple un contre-modèle du couple idéal, et les personnages restent cantonnés à une typologie guère convaincante.

La chair est faible...
Au cœur du problème du couple et du film : le sexe. Ozon déclarait dans une interview (le Nouvel Obs. du 26 août) avoir un instant songé à faire tourner des acteurs porno : il a probablement atteint l'effet recherché, sans recourir à de telles extrémités, avec Valéria Bruni-Tedeschi, Stéphane Freiss et Géraldine Pailhas qui se lancent âme et corps dans l'entreprise... mais pour quoi faire ?
5x2 donne à voir deux scènes de cul laides et froides, où le désir est une pulsion mécanique et unilatérale. La Femme - qu'on dit sublimée par Ozon depuis l'effet 8 femmes (2002) et la métamorphose de Ludivine Sagnier pour les besoins de Swimming pool (2003) - n'a que le choix de la soumission, et doit subir en silence la violence physique (pour Marion) ou morale (pour le personnage de Géraldine Pailhas) imposée par Gilles. Passe encore pour la scène inaugurale, où le sexe a obligatoirement le goût amer de l'amour mort ; mais même l'amant de passage doit arracher ses baisers de force... et là, on se dit que quelque chose cloche.
Le personnage joué par Stéphane Freiss, pourtant plutôt charmant à première vue (bel homme et gentil papa), apparaît comme un rustre incapable de toucher le corps d'une femme. Le corps nu est filmé de façon blanche et anatomique lorsqu'il est sexué ; en fait, le (beau) corps de Marion ne devient véritable objet de désir - un désir asexué - que pendant la scène du dîner, lorsqu'elle danse, touchée, caressée et regardée par le couple gay. 5x2 peine à émouvoir, et ne parvient certainement pas à interroger les relations amoureuses et sexuelles entre un homme et une femme, tant les personnages sont artificiels et fondés sur des préjugés. Un fantasme en négatif plane sur cette histoire, dont les ellipses semblent plus intéressantes que ce qui est montré.

5 x 2 (Cinq fois Deux)
Un film de François Ozon
Collaboration au scénario : Emmanuèle Bernheim
France / 2004 / 1h30
Avec : Valeria Bruni-Tedeschi, Stéphane Freiss, Géraldine Pailhas, Françoise Fabian, Michael Lonsdale.
Sortie le 1er septembre 2004

Agathe Moroval Le 08 September 2004

Sur le web : - Lire la chronique de Swimming pool (2002). - Lire la chronique de Huit femmes (2001). - Lire la chronique de Sous le sable (2000). - Lire la chronique de Gouttes d'eau sur pierres brûlantes (1999). - Lire la chronique de Les amants criminels (1998). - Lire l'entretien avec François Ozon, réalisé le 28 juillet 1999. - Le site officiel de François Ozon.