Ces dernières semaines, les célébrations du 60e anniversaire de la libération de Paris ont éclipsé la commémoration d'un événement autrement tragique survenu à partir d'août 1944 : l'Insurrection de Varsovie. Jusqu'au 15 septembre, une exposition de photographies au Jeu de Paume - site Sully (Paris) permet de se souvenir de cet épisode cruel - 200 000 femmes et hommes y périrent - qui, paradoxalement, connut sa part énigmatique de bonheur.

Cruel destin que celui de Varsovie durant la seconde guerre mondiale. Assaillie dès septembre 1939 par l'armée nazie, la ville ne tombe qu'au terme d'une résistance farouche et désespérée. Un an plus tard, sa population juive - 370 000 habitants sur les 1,5 million que compte alors la cité - est sommée de s'agglutiner dans un quartier réduit et hermétiquement clos, coupé du reste de la ville. Lorsque le ghetto se soulève en 1943, il est rasé en quelques jours, et la quasi-totalité de ses habitants finissent décimés ou déportés. En août 1944, encouragée par l'avancée des troupes soviétiques sur le front Est, c'est cette fois-ci la ville entière qui se révolte. La répression, tout aussi brutale, dure deux mois et cause près de 200 000 morts, tandis que l'armée soviétique stationnée aux abords de la ville n'intervient pas. C'est ce dernier épisode tragique que relate l'exposition « L'Insurrection de Varsovie » au Jeu de Paume - site-Sully (Paris).

Pour atteindre les quelque deux cents clichés noir et blanc exposés dans quatre salles sombres délimitées par des murs en pierres visibles, il faut d'abord descendre les marches d'un escalier. Cette plongée vers l'obscur donne l'impression d'accéder à une crypte, et crée une atmosphère de recueillement propice avant d'aborder le témoignage photographique de ces journées meurtrières. En bas, une scénographie aux lumières filtrées met en valeur chacune des photos, toutes accompagnées d'un texte explicatif, en évitant tout effet spectaculaire. Au détour de quelques-unes de ces images, un pan de toile a été dressé sur lequel apparaît, en surimpression, un tirage agrandi d'une photo de l'exposition. Ce dispositif renforce le sentiment de se promener dans la ville durant les journées d'Insurrection.

Ces images nous informent bien sûr des conditions extrêmement précaires du combat que mena l'Armée polonaise de l'intérieur (Armia Krajowa ou AK) et tout le peuple de Varsovie contre l'armée nazie. Dans une vieille ville réduite à l'état de gravas sous l'action des bombardements quotidiens de l'aviation allemande, des silhouettes amaigries se pressent, encombrées de leur paquetage, afin d'échapper aux tirs des soldats ennemis. Derrière les barricades, des corps fourbus s'appuient sur des fusils entassés, des visages creusés par la fatigue tentent de gagner le repos. Les combattants, clandestins, sortent d'une fenêtre ombrée, affichant malgré la guerre un sourire énigmatique où se lit à la fois la fierté du défi lancé à un adversaire démesuré, et la conscience de vivre une aventure collective unique. Paradoxalement, il émane de ces photos énormément de souffrances mais aussi une part de bonheur. Car malgré son échec, l'Insurrection transparaît dans sa capacité à galvaniser les corps et à transformer un peuple, par exemple lorsque des femmes passent du rôle de soutien moral et matériel à l'AK à celui de chef d'une unité combattante.

La valeur de ces photographies dépasse leur seul aspect documentaire lorsque, œuvres de résistants reporters comme Eugeniuz Lokajski, Joachim Joachimczyk ou Sylwester Braun Kris, elles parviennent à rendre compte de l'urgence d'une situation. Le décor urbain flouté au second plan, la contre-plongée, les angles improbables où les lignes formées par les immeubles et les avenues apparaissent comme autant de diagonales venant strier le cadre, sont des procédés par lesquels ces photographes arrivent à amplifier la vitesse ou la vulnérabilité des corps qui s'engouffrent dans les rues de Varsovie. Par leur démarche, les auteurs de ces images cristallisent dans un même geste deux postures d'artistes qui voulurent à la fois décrire et participer à la lutte d'une société en quête de son salut. Celle du cinéaste Dziga Vertov, parcourant dans les années vingt les provinces d'une toute jeune Union soviétique qu'il entendait unifier par l'image. Et celle de René Char résistant, racontant dans les Feuillets d'Hypnos combien il lui était précieux d'écrire, et en même temps combien il lui fallait ramasser son écriture pour mieux trouver le temps de repartir au combat.

Benjamin Bibas

Exposition jusqu'au 15 septembre 2004
Jeu de Paume - site Sully
48, rue Saint-Antoine, 75004 Paris
Tél. : 01 42 74 47 75

Benjamin Bibas


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