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Mon père est ingénieur

Critique

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L'Evangile selon saint Marx

Peut-on faire du cinéma avec des bons sentiments ? Robert Guédiguian en est convaincu. Sûr de lui, il se lance dans l'aventure et nous donne un film sur l'amour et la fraternité. En ces temps cyniques, il ose, sans sourciller.

"Comment aimer l'autre ?", au sens le plus large: telle est la question qui préoccupe le petit monde ici représenté, contraint à la cohabitation dans les faubourgs de Marseille. Cet autre, ce peut être le voisin du 4e ou du 6e, qui fait trop de bruits ou mange une drôle de nourriture, l'étranger menacé d'expulsion ou encore le parent ou l'amant. Que de visages différents, de traits dissemblables, tous unifiés sous le regard de Natacha, docteur ès humanitaire à domicile, et d'une caméra désireuse de donner à chacun son instant. Cela ressemble fort à du "united colors of Guédiguian", me direz-vous. Oui, mais transcendé par le pinceau de l'artiste. Tout n'est pas si simple en effet. Les volontés de tolérance et de solidarité s'éprouvent à la réalité. Les émotions, émois et ressentiments viennent déranger les beaux discours, ouvertement de gauche.

Alors quelle voie suivre pour mettre en acte cet amour, cette foi en l'autre? Cela passe d'abord par l'ouverture, nous suggère Guédiguian, par un jeu entre intérieur et extérieur, pour garder contact, pour montrer son acceptation. Encore une fois, l'idée paraît banale. Néanmoins cette banalité, qui reste d'ailleurs à discuter, ne transparaît pas. L'idée structure le film ; elle est si présente qu'elle en devient presque invisible. La beauté du discours tient essentiellement dans sa forme. Simple d'aspect et pourtant travaillé, ciselé, Mon père est ingénieur module, décline cette ouverture à l'autre et au monde. De la porte donnant sur la cage d'escalier à l'entrée d'une cité que des jeunes gardent comme un château fort, de la fenêtre entrebâillée pour saluer un Roméo de fortune au cœur que l'on abandonne au confident, de la maison offerte aux amants de passage à la nation qui accueille avec bienveillance, sans oublier l'enfant dans le ventre de la mère, autant de manières d'ouvrir son espace personnel à l'autre, à l'étranger. Mais attention! Cela doit être choisi, consenti mutuellement, sinon rien de bon ne peut advenir. C'est parce que Natacha a voulu s'ingérer dans une affaire privée que le drame s'est produit, qu'elle a été violée, pénétrée violemment par celui dont elle avait dérangé la petite vie.

Ces gestes, le film les aligne comme des notes ou des accords. Il ne suit pas une chronologie traditionnelle. Le guident les pensées des protagonistes, souvenirs d'un amour enfoui, souterrain mais encore mouvant, entre Natacha et Jérémie, l'amant prodigue, et récits bibliques que Natacha, traumatisée, catatonique, récrit du fond de sa forteresse intérieure. Il progresse en modulation, par rapprochements et déclinaisons. A l'instar d'un film d'Ingmar Bergman, Mon père est ingénieur semble tenir dans le creux d'un instant. Le temps y suspend son vol pour laisser refleurir le passé, au gré de réminiscences parfois proustiennes. Les bons et mauvais moments remontent, les remises en question affleurent, les uns prennent le relais des autres et la vie avance. Et tout ça, en quelques battements et soupirs. Qu'importe alors que Guédiguian s'attarde trop dans la dernière demi-heure sur une amourette d'adolescents, brisant l'unité de sa ligne mélodique. Son dernier film confirme sa démarche de plus en plus classique. Ouverte à la musique et à la peinture, à un art qui se pense dans la tradition, son cinéma y gagne en profondeur et ambiguïté. Seuls les esprits chagrins y verront à redire.

[Illustration : © Agat Films & Cie]

Manuel Merlet