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Année 1996

Chroniqueur du ghetto

Le Ghetto de Lodz - Henryk Ross

A propos de l'exposition "Le Ghetto de Lodz" aux Rencontres internationales de la photographie 2004 (Arles)

Aux Rencontres d'Arles, au milieu de photos à teneur essentiellement artistique se tiennent, un peu esseulées, des photos du ghetto de Lodz. Sur ces clichés, pris entre 1941 et 1944 par le photographe Henryk Ross, on voit des couples qui s'embrassent, des familles qui posent sourire aux lèvres, des femmes allongées dans l'herbe ou se tenant derrière des fourneaux, des goûters d'enfant...

Aux Rencontres d'Arles, au milieu de photos à teneur essentiellement artistique se tiennent, un peu esseulées, des photos du ghetto de Lodz. Sur ces clichés, pris entre 1941 et 1944 par le photographe Henryk Ross (1913-1991), on voit des couples qui s'embrassent, des familles qui posent sourire aux lèvres, des femmes allongées dans l'herbe ou se tenant derrière des fourneaux, des goûters d'enfant, ou encore de jeunes gens se jouant avec le photographe des lois de la perspective. En somme, des moments agréables. Impossible cependant pour chacun et chacune de cacher la douleur placée au niveau du cœur, l'étoile jaune.
L'exposition présente une trentaine de tirages noir et blanc, prélevés sur les négatifs originaux. Trente rectangles de dimension moyenne, fragiles, essentiels, accrochés aux parois d'un parallélépipède blanc posé au milieu de quatre autres murs : ceux d'un ancien hangar de chemin de fer devenu écrin d'exposition. Jusqu'à présent ces photos ne furent jamais montrées publiquement. De son vivant, Henryk Ross s'y est toujours refusé, jugeant ces « instantanés de bonheur » non-conformes à sa vision du ghetto. Il a fallu attendre leur légation, par son fils en 1997, à une fondation privée anglaise.

3000 négatifs déterrés
Pendant la seconde guerre mondiale, Lodz fut le plus grand ghetto polonais après celui de Varsovie. C'est dans cette « antichambre de la mort » qu'Henryk Ross mena double vie. Officiellement il prenait, en tant que membre du Judenratt (comité administratif qui dirigeait le ghetto sous contrôle nazi), des photos d'identité nécessaires aux cartes de travail et permis de séjour. Officieusement, il photographiait clandestinement la vie du ghetto. En Arles, ce sont les photos du clandestin que nous découvrons. Du moins une infime partie, car Ross ensevelit pas moins de 3000 négatifs en 1944, au moment de la déportation massive vers les camps.
La scénographie, de par son choix parallélépipédique, opère une différenciation entre les victimes. A l'extérieur sont exposées des photos montrant les conditions extrêmes de la vie du ghetto, La potence, Transports d'un cadavre, La corvée fécale, Même l'épouvantail porte l'étoile... A l'intérieur, ce sont des photos plus joyeuses de « nantis », membres du Judenratt, Femme allongée dans l'herbe, Célébration d'un mariage, Mère donnant à manger à son enfant... De la sorte, il devient difficile d'opérer un lien entre ces images du passé ambivalentes et notre condition de spectateur contemporain. Cette confrontation demeure pourtant propice à une réflexion plus politique. L'exposition présente en effet un double intérêt, historique en tant que document, et artistique en tant qu'expression photographique.

Y a-t-il un historien dans la salle ?
Choisissons ainsi deux clichés. Le premier, à l'intérieur du cube, est rectangulaire. L'opposition entre lignes horizontales (toits des usines, palissades, branches d'arbre à gauche au premier plan), lignes verticales (deux enfants placés au centre, cheminée d'usine dans le fond gauche) et le violent contraste entre la sombre densité de la masse noire du premier plan (vareuse et casquette d'un des enfants) et les nuances de gris, créent une tension dramatique. Tension accentuée par un cadre noir qui resserre la photographie vers sa force centripète, les deux enfants. Deux enfants recréant les gestes des adultes en jouant au gendarme et au voleur. Un des enfants porte même un brassard de la police du ghetto, mimétisme pour le moins déstabilisant.
Au delà de cette vision, difficile d'en savoir plus. Les bandes noires, présentes sur toutes les photos, sont-elles d'origine ? Ont-elles été rajoutées par Henryk Ross ? Si oui, quand ? Dans quel but ?... On se remémore la double suggestion du philosophe Georges Didi-Huberman (in Images malgré tout, Minuit, 2003), dans lequel il demande aux historiens de « ne rien omettre de toute la substance imageante », ajoutant qu'il faut « restituer aux images l'élément anthropologique qui les met en jeu ».

Ces photos qui nous regardent
Maintenant, sortons du cube et regardons la seconde photo. Il s'agit d'un cliché au cadrage moyen. Au premier plan, comme une masse brune plantée au milieu du cadre, un bac, sans doute en terre battue, à l'intérieur duquel se trouve un amoncellement de têtes décharnées, quasi squelettiques ; sur la droite, un second bac, plus imposant celui-là, où des corps décapités sont entassés. La photo est recouverte d'une épaisse fumée, semblable à un linceul. Dans le fond, une fenêtre laisse jaillir une source lumineuse qui, certes, accentue l'aspect funeste de la scène mais lui confére aussi une présence symbolique. Présence symbolique qui se superpose à la présence réelle des corps.
Dans le ghetto, le bruit courait que les corps disparus servaient à la fabrication du savon. Par tous les moyens, Henryk Ross en cherchait la preuve. S'il ne la trouve pas, en revanche, la photo réussit à rendre visible un lieu occulte ; la lumière du fond, la pénombre du premier plan, la matière solide des corps décomposés et la matière minérale des bacs rejoignent dans un mouvement continu le monde des vivants et le monde des morts.

Festival du 8 au 11 juillet, expositions du 8 juillet au 19 septembre 2004
Tous les jours de 10 h à 19 h
Dans différents lieux de la ville d'Arles
Tél. : 04 90 96 76 06 / 01 55 07 81 81


- Lire le "Focus" consacré aux Cultures juives sur le site www.novapolska.org
- Le site des Rencontres d'Arles
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Sébastien Lecordier - 04 septembre 2007

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