Je suis un assassin de Thomas Vincent

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Voyage au bout du succès

Un récit criminel qui débute dans un train ne peut être fondamentalement mauvais. Il y a en effet comme une union naturelle entre ces deux modernes inventions. Etroits, clos, les wagons angoissent. Pris par le mouvement, ils ne laissent aucun échappatoire. L'individu y est comme acculé dans une impasse. Le temps n'est plus au choix mais à l'action. Thomas Vincent l'a bien compris, lui qui fait débuter son étrange "polar" dans un TGV en partance vers le sud.

Inspiré d'un roman de Donald Westalke, le film démarre fort, très fort. Son ouverture n'est pas sans rappeler Strangers on a train (L'inconnu du nord-express). Brice Kantor (Bernard Giraudeau), auteur de thrillers à succès, croise dans un train une ancienne connaissance, Ben Castelano (François Cluzet), un écrivain de talent qui ne trouve plus grâce aux yeux des éditeurs. Le premier profite de la déconfiture du second pour lui faire une audacieuse proposition : s'il accepte d'assassiner sa femme, dont il veut se débarrasser pour des motifs plus ou moins avouables, il le prendra comme "nègre" puis l'aidera à publier sous son vrai nom. Cette rencontre, qui fait fi de toute vraisemblance, est orchestrée avec un remarquable sens de la tension. Chaque seconde, chaque bruit, chaque geste battent au rythme des pensées des futurs complices. L'environnement se concentre sur leur affrontement. Tout semble y faire écho. A ce point, on s'attend à un film pour le moins passionnant et tendu, qui ne démériterait pas la réussite de Karnaval.

Thomas Vincent est visiblement un réalisateur audacieux. Tournant le dos au réalisme, il entraîne son film et ses personnages vers de singulières contrées, au risque de l'invraisemblance. Sous la pression de sa femme Suzy, Ben Castelano signe le pacte de mort. Mais, le forfait commis, nulle culpabilité ne semble l'affecter. Pourtant celle-ci n'en est pas moins présente et, sournoise, va se diffuser comme par contamination. Cet aspect, proche du fantastique, permet au film de se dégager d'une psychologie trop attendue. Tel un virus, le sentiment de culpabilité s'insinue en Kantor et Suzy, les deux complices de Castelano. Froids initiateurs de l'acte, ils en deviennent finalement les victimes secondaires. A la faveur du crime, comme happés par un mal qui circulerait d'être en être, l'un et l'autre sombrent dans une lente démence et goûtent à la noirceur du sang versé. Cette déliquescence, Thomas Vincent la fait sentir jusque dans les décors. Ils sont comme l'extension du masochisme qui s'éveille en Suzy et du vide dépressif qui envahit Kantor, pantin humilié, impuissant, en perdition. Tout se conclura logiquement sous un soleil de plomb, dans un enfer de cailloux et d'arbres foudroyés. Cependant, Ben Castelano, être jusqu'alors falot, anonyme, commun, se vide de ses scrupules. Il finira comme révélé à lui-même, assis sur un succès obtenu au prix de la morale, en haut d'une tour aux murs d'un blanc immaculé. Mais cette blancheur glacée est de celles qui brûlent les ailes.

On le voit, le trait est expressif, presque expressionniste. L'outrance n'effraie pas le jeune cinéaste. On se souvient du brasier qui, déjà, concluait Karnaval. Il va jusqu'à l'ultime frontière où le pousse sa logique, quitte à perdre quelques spectateurs en route ; et c'est tant mieux. Il n'en reste pas moins qu'il ne convint pas de bout en bout. On devine qu'il aimerait aller plus loin encore, ou plutôt que ses images restent en deçà de ce qu'il voudrait exprimer. Elles sont comme figées par leurs lignes, trop claires malgré la noirceur qui les animent. Le trouble qu'elles parviennent à faire surgir n'a pas la puissance attendue. En l'état, son cinéma, balbutiant, se cherchant quoiqu'affirmé, est intéressant. Thomas Vincent et quelques autres (Cédric Kahn, Hélène Angel, Bruno Podalydès...) nous laissent entrevoir une alternative heureuse pour le cinéma français, une voie éloignée d'un naturalisme sans envergure, sclérosé par l'analyse et l'abus de dialogues précieux. Ils nous ouvrent enfin la porte du merveilleux, du grotesque et de l'improbable.

Je suis un assassin
Réal. : Thomas Vincent
D'après Le Contrat de Donald Westlake
France, 2004, 1h47.
Avec : François Cluzet, Karin Viard, Bernard Giraudeau, Anne Brochet, Jacques Spiesser, Antoine Chappey.
Sortie en salle le 11 Août 2004

Manuel Merlet Le 11 August 2004

Sur le web : - Consulter les salles et séances du film sur le site Allociné.fr - le site officiel du film