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Avec Spiderman, et surtout Spiderman 2, Sam Raimi a inventé un nouveau genre : le film de super héros documentaire.
Spiderman 2 développe ainsi un rapport récurrent au réel à travers un film aux effets et à la mise en scène la plus délirante et efficace vue depuis le chef-d'œuvre d'Ang Lee, The Hulk. Avec lequel nous ne tenterons aucune comparaison, si ce n'est que l'on retrouve dans les deux films une parabole qui se dessine sur les dangers de la création de l'homme par ses fantasmes scientifiques. Ce qui devient un peu gênant dans cette suite, au-delà de sa naïveté et de ses multiples - mais brillants - emprunts aux codes du teen movie, c'est cette systématisation, ce culte du sujet. Chaque personnage n'existe que dans un rôle donné (MJ et Harry surtout), utile à développer la seule psychologie de Peter, ses désirs, ses contradictions, bref la complexité de ses sentiments et de son être au monde.
Ceci devient regrettable en ce que le film parfois suffoque, tellement contraint à se construire dans l'unique rapport que tout doit être à même d'expliquer un sujet. Certains des personnages sont ainsi emprisonnés moins par la fiction que par un scénario au mécanisme parfaitement éprouvé. A côté, d'autres sont exemplaires et emportent largement cette fibre mélodramatique qui sous tend le film. La tante de Peter, personnage sans doute le plus attachant du film, devient alors le rôle idéal. Existant à la fois dans le cœur du héros, portant en elle fêlure et cicatrice, médiatrice d'un message sur l'héroïsme ordinaire et extraordinaire, Américaine flamboyante, elle est ce genre de personnage simple et bouleversant que seul Hollywood sait décrire avec autant de force et de justesse.
Mais il serait à la fois faire preuve de mauvaise foi et de trop de distance pour en rester là. Spiderman 2, anti-film de super héros, ou film de super héros observé depuis le point de vue du lecteur, c'est aussi une machine d'une incroyable efficacité. Sam Raimi se montre virtuose dans des scènes de combats peut-être moins mémorables que le premier épisode, pourtant réglées avec un sens du découpage et du détail complètement bluffant. Au-delà du strict exploit technique, qui serait limiter le talent du cinéaste, Raimi se montre d'une précision incroyable dans des scènes comme le réveil du Doctor Octopus à l'hôpital (ou l'on reconnaît dans certains plans l'originalité de ses débuts) ou le combat entre lui et Spider-man sur le building.
Metteur en scène, Sam Raimi ne l'est pas à moitié. Bien qu'il soit trop rigidifié dans ses codes, Spiderman 2 reste d'une hallucinante maîtrise. La fluidité avec laquelle s'enchaînent les séquences, l'audace de certains plans ou des effets comme l'arrêt sur image d'une mièvrerie sans précédent, montre un savoir-faire indiscutable. Certaines scènes, notamment le final où le héros démasqué dépose dans sa toile sa dulcinée, montre une originalité et un regard qui déverse des torrents d'émotions auquel il serait difficile de ne pas céder. Raimi se montre enfin d'un rare talent pour passer de l'action à l'intime, du drame à la pyrotechnie, sans cesse réunissant l'un dans l'autre pour ne faire jamais passer les moments de bravoure que pour de simples séquences détachées du récit. A la manière des plus grands formalistes hong kongais, l'action est toujours synonyme d'un mode définitoire des personnages qui dessine un monde ajusté à leurs sentiments. Rarement gratuit dans ses effets qui pourtant n'hésitent pas à vouloir nous épater, Raimi a parfaitement su saisir la synthèse de rigueur des plus grands films d'actions comme John Woo sait les faire.
Malgré ses excès et son obsession de l'ordinaire qui ont tendance à démystifier le héros pour en faire un homme derrière le masque, cette recherche continue prompte à humaniser, Spiderman 2 reste une preuve implacable d'alchimie possible entre cinéma à grand spectacle et drame à hauteur d'homme. Partagé plus par un principe que réelle preuve d'ambition, le film reste malgré tout un moment souvent jubilatoire. On regrette que Kirsten Dunst n'y croit pas une seconde, que son regard n'est pas dans le moindre plan l'intensité d'une amoureuse transie, mais on ne peut à la fois nier le plaisir d'être à nouveau immergé dans les tribulations et la quête identitaire du héros. Dans cette appétence pour les gens simples, ce questionnement sur les limites et frontières des crises vers l'âge adulte. Entièrement tourné sur un moi dévoilant désirs et choix du héros, ce rapport organique et psychologique qui le confronte à un vilain (le Doctor Octopus) qu'il admire (en tant que Peter Parker), un homme entièrement aliéné à une machine qui prend possession de lui, et par lequel les questionnements du héros trouve une forme d'écho assombri. C'est par ce père de substitution duquel il suit les conseils, qu'il se retrouve encore un peu plus face à lui-même, ses choix, et mieux prompt à devenir un homme.
Spiderman 2 trace donc la voie qu'il s'est fixé. Intangible, il travaille, comme un documentaire délirant qui croiserait les comic-books les plus chromés, à faire advenir un peu de réel, d'humain, sous la surface du blockbuster. On peut préférer l'illusion, qui sera toujours plus belle, que la réalité, mais après tout le réel ici en question n'est que la représentation d'un corps faux, comme il l'est et il le sera toujours au cinéma. C'est pour cela que ces images sont les nôtres, universelles, participantes et intégrées dans ce qui n'est qu'une grande fiction internationale. « Usine à rêve : Hollywood. Liberté. »
Spiderman 2
Un film de Sam Raimi
Avec : Tobey Maguire, Kirsten Dunst, James Franco, Alfred Molina, Rosemary Harris.
Sortie nationale le 14 juillet 2004
[Illustrations : DR Columbia Tristar Films]