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Un bac rempli d'ordures va et vient, déposant régulièrement son monceau d'immondices sur une île du Mississippi. L'image, récurrente dans Ladykillers, résume assez bien le film : un monument de grossièreté et de mauvais goût qui prétend à la farce. Nous, on a mauvais esprit. Alors, de cet objet qui prête parfois, rarement, à rire, on retient surtout les mauvaises odeurs.
La bêtise... Vaste sujet qui nourrit depuis des lustres nombre d'oeuvres de toutes sortes. Certains en ont même fait un fond de commerce fort rentable. Les frères Joel et Ethan Coen le savent bien, eux qui, de Blood simple à Intolérable cruauté en passant par Fargo - peut-être le sommet de leur "art"-, nous ont offert la plus belle galerie d'imbéciles que l'on puisse imaginée. Avec Ladykillers, remake de Tueurs de dames, un film anglais de 1955 (ressorti en salle la semaine dernière), ils persistent et signent, sans pour autant cette fois convaincre. Ce dernier film paraît légitimer les critiques de cynisme et de roublardise habituellement lancées à leur encontre, critiques qui ont toujours paru injustifiées à l'auteur de ces lignes. Dommage, car cette légitimité ressort plus du quiproquo que d'une vision juste et impartiale.Autant le film d'Alexander Mackendrick, grand cinéaste un peu oublié, jouait de l'humour noir avec finesse et retenue, autant ce Ladykillers s'ingénie à accumuler mauvais goût, humour régressif et dialogues de bas, très bas étage. Le film prend systématiquement à contre-pied les valeurs que l'on suppose prônées par les états-uniens - lire "étazuniens" - puritains et bien pensants. C'est un jeu de massacre où tout y passe: les juifs, les noirs, les asiatiques, les matheux, les sportifs, la police, la religion, les vieux, les jeunes... Ethan et Joel déboulonnent à tour de bras. Mais attention! Leur attaque n'est pas frontale. Car là n'est pas leur préoccupation. En fait, ils s'en prennent aux représentations, aux images que l'Amérique des Bush et consorts imagine et conçoit pour se regarder dans le miroir de l'écran. Leur film est une offense faite aux poncifs et lieux communs. Ce n'est qu'en le situant dans son contexte, les Etats Unis tels qu'ils se pensent et se montrent aujourd'hui, qu'il peut se comprendre. Et c'est cette même mise en perspective qui rend non pertinent le qualificatif de cynique.
Il n'empêche, la farce est lourde et difficile à digérer. La grossièreté et le vulgaire ne sont pas en soi problématiques. Ils le deviennent quand ils sont utilisés à seule fin de choquer le bourgeois. Pour se racheter, les Coen tentent bien de conférer à leur charge mêlée d'absurde un semblant de point de vue moral - du style "la cupidité de l'homme le conduit au crime et à sa perte". Mais en énonçant une morale si convenue, ils retournent sans le vouloir leurs images contre elles-mêmes. Celles-ci devraient fustiger inconditionnellement la moralisation et pousser le nihilisme du récit jusqu'à son terme, comme c'était le cas dans Fargo. Au lieu de cela, elles proposent in fine un message de bon aloi. De virtuose, le cheminement du film devient alors mécanique et la mise en scène se met à tourner à vide. Rien ne venant racheter la médiocrité des protagonistes, on se laisse dire que la misanthropie n'est pas loin, ou du moins que les Coen ne se sentent pas très concernés par ce qu'il filment. Ce qui est un comble, pour le moins. De ce grand ratage, une question demeure: qu'est-ce que Tom Hanks, grimaçant et grotesque, est allé faire dans cette galère? Le chouchou de Spielberg se serait-il trompé de plateau ? Mystère.
Ladykillers
Un film d'Ethan et Joel Coen
Avec: Tom Hanks, Irma P. Hall, Marlon Wayans, J.K. Simmons.
Sortie nationale le 9 juin 2004
[Illustrations : droits réservés GBVI]