Auf dem Land au Théâtre de la Colline et Le Traitement au Théâtre national de Chaillot
Deux textes de Martin Crimp sont actuellement représentés à Paris : Auf dem Land (Théâtre de la Colline, mise en scène de Luc Bondy) et Le Traitement (Théâtre national de Chaillot, mise en scène de Nathalie Richard). De qualités inégales, ces deux mises en scènes nous proposent une réflexion originale sur un thème pourtant éculé : l'incommunicabilité des êtres et les pièges du langage.
Le Traitement évoque également la déformation du réel par le langage, mais se concentre sur les êtres manipulés par les mots jusqu'à l'aliénation. Proche de la Rebecca d'Auf dem Land, le personnage central, Anne, est une femme-enfant, victime de sa recherche de vérité, jusqu'à devenir elle-même tortionnaire. Maltraitée par son mari, elle voit son récit de cet épisode traumatisant complètement dévoré par un couple de producteurs à la recherche d'un scénario vendeur. Ce « traitement » (entre le script et le scénario) d'une jeune femme maltraitée est ressassé, réinterprété - à la fois affadi et dramatisé - pour entrer dans le moule d'un soap opera (et l'on comprend tout l'intérêt de Falk Richter, l'auteur de Dieu est un DJ, pour les textes de Martin Crimp…). Autour de ce projet médiatique, une multitude de rencontres dans les rues de New York (un écrivain raté, un chauffeur de taxi aveugle et hilare, un policier, une serveuse…) vont agir comme des révélateurs de ces êtres sans jamais y parvenir. La productrice n'est qu'une coquille vide bardée de stéréotypes, tandis qu'Anne, luttant pour maintenir la réalité de sa propre histoire, reste opaque et contradictoire. A travers un langage syncopé, ces êtres ne montrent finalement que leur inachèvement. Si l'écrivain finit aveugle comme le chauffeur de taxi new-yorkais, c'est parce que la ville et le texte ont le même fonctionnement : fourmillement de vies erratiques sous les hauts buildings aseptisés ; mélange inextricable de vérités et de mensonges, sous le récit patiné pour la télévision.
Sans relever d'un « théâtre engagé », ces deux pièces ont pourtant une dimension politique. Martin Crimp, intéressé par la « question de la mobilité sociale », explique : « ce qui m'intéresse, c'est quand on ne connaît pas l'origine des gens ». Rebecca, dans Auf dem Land, sorte de latiniste underground, symbolise à elle seule cette indétermination des êtres confrontés à des préjugés de classe. Luc Bondy fait ressortir cette souplesse sociale à travers la gestuelle et le corps élastique de son actrice, à la fois spirituelle et vulgaire. La question sociale est plus nettement abordée dans Le Traitement, puisque s'y dessine le capitalisme sauvage, tel qu'a du le connaître Martin Crimp quand il était encore chercheur en marketing publicitaire…Le couple de producteurs, assis dans des sièges translucides, trace des gestes précis, le corps dessiné contre des parois aux couleurs uniformes, traversées de lignes rectilignes : la scénographie exprime judicieusement la dénonciation contenue dans le texte de Crimp, pour qui cette pièce est « ce que l'art doit faire à la vie pour qu'elle devienne une ombre d'elle-même ».
Le sushi est dans cette pièce l'emblème de la distorsion du réel provoquée par un langage simplificateur, qui tranche et redispose le monde pour mieux le digérer. Il est aussi l'élément-clé d'une mise en scène épurée, qui joue de la multiplicité des lieux et des atmosphères (restaurant, bureau, intérieur de taxi…) pour découper les scènes de manière brutale, et souligner ces ruptures par une alternances de couleurs vives et artificielles venues napper le fond de scène. L'agitation vaine des personnages, leurs paroles enchevêtrées, sont soulignées et fluidifiées par l'armature nette de la mise en scène. On peut regretter une fin plus brouillonne, qui laisse certains personnages tourner à la caricature. Le boogie-woogie qui rythme la pièce finit par s'enliser.
Ce problème de rythme n'épargne pas la mise en scène d'Auf dem Land de Luc Bondy. Martin Crimp, dans le travail de l'écriture, « entend des rythmes parlés ». Bondy réplique : « Les phrases sont très courtes. Il faut éviter de travailler avec une technique de télévision. Tout doit être présent dans la totalité du corps ». Sa mise en scène est pourtant singulièrement pesante et confuse. La structure plus classique, en trois temps, est rendue sans éclats, dans un décor peu convaincant et mal exploité, où domine un bleu-gris digne de son Godot à l'Odéon. L'atmosphère d'isolement campagnard n'est pas nettement mise en place, ce qui enlève toute tension à l'arrivée de Rebecca. Si la terre glaise peut être vue comme l'emblème de cette pièce, où les personnages sont englués dans leur subjectivité, c'est aussi parce que la mise en scène patauge, privée de fil conducteur.
Ces deux représentations proposent de manière contrastée une découverte de l'univers de Martin Crimp. On peut regretter dans son écriture certains procédés trop systématiques et grossiers, comme la superposition de dialogues pour exprimer l'incommunicabilité. Le psittacisme de certaines répliques, (« Tu veux du café ? - Si je veux du café ? - Oui, du café, est-ce que tu en veux ? »), exténue lui aussi le spectateur. Mais, au-delà des scories post-beckettiennes, la langue de Crimp est nette, ciselée sans artifices, et trouve souvent le chemin de l'humour ou de l'onirisme. Le spectateur parisien ne risque pas l'indigestion.
Auf dem land (La Campagne). Du 6 au 9 novembre 2002. Mise en scène Luc Bondy. Avec : Anna Böger, Susanne Lothar, August Zirner. Au Théâtre de la Colline, Grand Théâtre.
Le Traitement. Du 7 novembre au 7 décembre 2002. Mise en scène de Nathalie Richard. Avec : Jacques Bonnaffé, Alex Descas, Akonio Dolo, Valérie Kéruzoré, Aline Le Berre, Jacques Nolot, Stanislas Stanic, Christine Vézinet. Au Théâtre national de Chaillot, Salle Gémier. 20h30 / Dimanche 15h - Relâche lundi
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