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A la sortie de la projection, on pouvait entendre des phrases du genre : "c'était très bien, mais j'irai le revoir car tout n'est pas encore très clair". On ne peut mieux faire l'éloge de La Mauvaise éducation, ce beau film si limpide dans sa facture, et qui pourtant donne l'impression d'une obscurité insondable.
Les lignes sont limpides, aussi droites que les couleurs sont franches. Elles charpentent le cadre et font écho à un récit qui, en son début, semble d'une grande simplicité. Enrique, un réalisateur, reçoit la visite d'un acteur qui se présente comme Ignacio, un ancien ami d'enfance. Celui-ci lui propose de lire une nouvelle qui serait inspirée de leurs expériences communes. Enrique s'exécute. Commence alors un récit dans le récit aux apparences de flash-back, à l'intérieur duquel s'inscrira une troisième histoire plus ancienne. Cet emboîtement a priori classique, qui plus tard se répétera, trouve une résonance dans un jeu permanent de cadre dans le cadre. Cependant, si les lignes sont lisibles et soutiennent un récit aux enjeux de prime abord sans ambiguïté, cela se complique par la suite. Elles se multiplient et de nouvelles informations surviennent. Cette accumulation autant formelle que narrative nous obligera à revenir sur l'évidence. Les images passées, malgré la clarté de leurs contours, sont rendues plus troubles, plus incertaines. En d'autres termes, l'évidence de la forme et du récit n'exclue pas la complexité, la confusion des sentiments, à l'instar du fond sur lequel se détache un visage en profil dans la dernière partie.
Cette architecture qui, par instants, dans sa transparence, n'est pas sans rappeler certains tableaux de David Hockney, serait néanmoins peu de chose sans sa clé de voûte, une circulation de regards envahis par le désir de l'autre. Dans ce film d'hommes, où la femme n'existe que par défaut ou par une fugitive quoique décisive présence, le désir chemine. Mais il suit des voies très particulières. L'autre n'acceptant en retour que de donner son corps, ce désir est toujours univoque, c'est-à-dire fondamentalement insatisfait, inassouvi. On pense à ces deux enfants qui se masturbent dans un cinéma devant l'image sublimée d'une actrice, mais aussi et surtout aux amours contrariés des quatre protagonistes. Le prêtre aime Ignacio qui aime Enrique qui aime le frère d'Ignacio. Et au final, le prêtre, devenu entre temps éditeur, aimera ce dernier, par un étrange jeu de déplacements. De translations serait plus juste, tant ces mouvements de désir sont étroitement liés aux lignes qui saturent l'écran. Il y a comme des passages de relais entre les personnages, des transmissions qui seraient fonctions de jeux d'usurpation. Les identités sont troubles, et pas seulement parce que l'homosexualité et la pédophilie sont omniprésentes ou les noms changeants. Ainsi survient au milieu du film la révélation d'un mensonge, d'une confusion. Nous comprenons alors que tout ce que nous avions perçu jusque là comme un retour dans le passé, initié par la lecture de la nouvelle, était en fait une mise en scène mentale, entre fantasme et réalité, projection des désirs d'Enrique pour son acteur, une représentation annonçant l'œuvre qu'il réalisera ultérieurement.
A ces désirs frustrés se mêle un sentiment de culpabilité. Il naît d'une éducation prétendument bonne au sein d'un établissement catholique. Interdits religieux et sociaux et sexualité s'opposent, tourmentant le prêtre pédophile et les adolescents en quête d'identité. De cette coexistence de frustration et de culpabilité au sein de l'individu émerge une grande souffrance. C'est en ce sens qu'il faut entendre le mot "passion" qui, de ses lettres géantes, envahit l'écran à la fin du film. Il est l'aveu, la confession d'un homme, Almodovar, qui envisage le cinéma comme un espace cathartique. La "passion", ce n'est pas la parole d'un artiste porté vers l'élan, le grandiose, le bigger than life que recèlent le mélodrame et le film noir, ces genres auxquels il rend hommage encore aujourd'hui. C'est avant tout cette douleur que peut contenir, accepter et porter l'écran, cette surface où le spectateur projette ses angoisses et ses attentes. Plus encore que la traversée de lieux et d'époques chers à l'enfance du cinéaste, ce mot exprime la part intime que recèle La Mauvaise éducation. En fait, c'est encore une fois dans la fiction, et non dans les détails autobiographiques, que se trouve l'amorce d'une vérité humaine. Cela n'a rien d'étonnant au sein d'un film dont le sujet est si inextricablement fondu dans la forme, expression d'un œil qui, par le contrôle et la pondération, recrée le réel afin de le magnifier.
La Mauvaise éducation
Un film de Pedro Almodovar
Avec: Gael Garcia Bernal, Fele Martinez, Javier Camara, Daniel Gimenez cacho, Lluis Homar, Francisco Boira, Francisco Maestre.
Sortie nationale le 12 mai 2004
- Tags : Pedro Almodóvar, Cinémathèque française
Sur le web :
- Le site officiel du film
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