Directrice des Rencontres Chorégraphiques Internationales de Seine-Saint-Denis. Mai 2004
Que représentent les Rencontres Chorégraphiques par rapport à l'univers artistique, à l'évolution de la danse ?
Il est primordial de produire et de s'impliquer dans une démarche artistique en laissant s'exprimer ce bouillonnement, ce foisonnement qui anime nos sociétés. Il est vrai que la programmation des Rencontres propose des pièces pointues, d'avant-gardes.
Le regard peut être habitué à puiser du plaisir dans des choses moins codifiées, moins normalisées. Le public peut être attentif, disponible, curieux.
Il y a des réalités, des pays dans lesquels des artistes travaillent, comme cette compagnie russe, dont nous allons inscrire le travail dans une forme de tradition. C'est intéressant de présenter Olga Pona, une femme russe qui ne travaille qu'avec des hommes, deux chanteurs et six danseurs, et qui aborde le terrain de la fragilité et de la sensibilité en posant la question de l'identité masculine. Elle a une forme d'écriture très dansée dans laquelle on retrouve une structure chorégraphique familière, mais la qualité de ce travail doit être reconnue et appréciée.
Votre programmation semble très hétéroclite, existe-t-il un fil conducteur, une unité dans la diversité des propositions du festival ?
C'est un peu mon secret, la réunion de certains artistes n'est pas un hasard, même s'il existe des frictions entre certaines pièces, les œuvres se répondent, entretiennent des résonances.
L'abstraction, associée à la thématique multiculturelle, à celle de la révolte ou de la violence, inscrit-elle les chorégraphies du festival dans une démarche offensive, qui éveille les consciences, qui les sensibilise à une appréhension du monde plus subtile, à une écoute aiguë de l'être et du corps ?
Oui, ce sont des dimensions importantes quand on voit dans nos sociétés comment le corps est perçu. Certaines pièces peuvent paraître troublantes, dérangeantes parce que le corps est exposé nu. Mais c'est déjà un affranchissement, car la présence des corps nus sur un plateau n'est pas évidente à montrer, elle soulève la question du malaise et de la décence.
Les pièces du festival sollicitent et perturbent le regard. Elles proposent, à travers un travail sur la perception, sur le toucher, une façon de réfléchir dans nos vies à la question de la sexualité.
Il y a quelques années, les pièces étaient beaucoup plus narratives, plus faciles d'accès, car on retrouvait des références et tout un processus plus familier.
On ne peut pas refuser les turbulences dans lesquelles nous sommes tous impliqués, ce qui nous porte, ce qui nous déstabilise, ce qui nous aide à avancer, ce qui nous fait souffrir et il me semble que c'est le rôle de l'art de soulever cela.
Avec la programmation que vous venez de faire pour cette nouvelle édition des Rencontres vous prenez des risques, tout en affirmant une certaine intégrité dans vos choix, puisque vous vous situez un peu aux antipodes d'une programmation classique, comme celle du Théâtre de la Ville, qui fidélise un certain public qui suit Anne Teresa De Keersmaeker, Marie Chouinard, Pina Bausch, un public d'abonnés, un public acquis. Comment arrive-t-on à faire un festival, avec tous les impératifs économiques qu'il implique, sans avoir de têtes d'affiche ?
Je choisi des artistes qui ne sont pas connus, il n'y a pas de têtes d'affiches, nous menons un travail de fourmi pour sensibiliser le public.
Lorsque Gérard Violette a commencé à présenter Anne Teresa De Keersmaeker le public la huait, aujourd'hui on la considère comme une diva.
Il faut du temps pour faire venir les spectateurs, pour aborder un continent de propositions artistiques nouvelles avec des codes et une abstraction difficiles à saisir.
Et comment tentez-vous de toucher un public composé de non professionnels ?
Tout au long de l'année nous menons un travail de relations avec le public, au moyen d'actions destinées aux lycées, aux collèges, aux universités et aux enseignants. Nous les encourageons à suivre des parcours chorégraphiques, nous essayons de leur donner une approche des différents styles de danse, nous abordons des questions bien spécifiques comme la notion de provocation par exemple. Parfois les enseignants sont embarrassés pour évoquer ces dimensions avec leurs élèves, car ils sont eux-mêmes dans une difficulté de perception de cette écriture.
Remerciements à Virginie Buronfosse et Anouk Peytavin
Entretien réalisé par Alexandra Lazarescou le 6 mai 2004 aux Rencontres Chorégraphiques à Bagnolet
[illustrations : Portrait d'Anita Mathieu. Photo Dominique Tissier ; corps de texte : 1. La Mort et le jeune homme de Rachid Ouramdane (crédit Patrick Imbert) 2. Staring into Eternity d'Olga Pona (crédit Anatoli Shulepov). Photos Courtesy les Rencontres Chorégraphiques Internationales de Seine-Saint-Denis]
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