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57e édition du Festival de Cannes (par notre envoyée spéciale Anne-Laure Bell)
Le Festival de Cannes a commencé tôt cette année. Voilà trois semaines qu'il fait la Une des journaux et que tout le monde s'alarme. Au café du commerce, les discussions sur les dernières tractations des intermittents ont remplacé les commentaires sur les matchs de foot. Chacun y va de son analyse et se transforme en Cassandre.
En vingt-six ans pourtant, bien des choses ont changé. Il semble aujourd'hui impensable que le Festival de Cannes puisse proclamer sa propre fermeture en solidarité avec le mouvement social. Comment cette événement-de-marque (dont le logo est déposé à l'Inpi) pourrait interrompre son existence et son exposition ne serait-ce que pour un soir… ? Les partenaires financiers que sont Air France et Chopard (le bijoutier qui signe le design de la Palme) ne seraient pas très contents, ça ferait tâche d'huile sur le contrat. Les télés internationales débarquées à grands frais pour couvrir l'événement se trouveraient en mal de glamour… et pesteraient contre ces révolutionnaires de frenchies… Aussi a-t-on déployé sur la croisette un arsenal impressionnant de flics et de garde de sécurité en tout genre. Personne ne s'étonne et tout le monde obtempère, il est vrai qu'il y a de l'attentat dans l'air et que la vigilance est aux pirates…
On a également avancé que les cinéastes venus du monde entier, présenter un film rarement visible dans leur propre pays, seraient lésés, pris dans une lutte qui ne les regarde pas… Drôle d'idée. Comment une lutte en faveur d'un système social qui permet à des artistes de s'exprimer librement, de créer spectacles et films pourrait paraître incongrue à un cinéaste ?
De petites phrases par médias interposés en tractations en coulisses, la direction cannoise prévoit pour l'instant de contenir les débordements. Ainsi, les intermittents en colère monteront ce soir, lors de l'ouverture officielle des festivités, les marches rouges - de là à dire qu'ils fouleront le rouge d'un drapeau révolutionnaire au tapis… De même, ils accompagneront Agnès Jaoui qui concourt dans la compétition avec son dernier film, Comme une Image.
La cour de récréation ne s'arrête pas là. On a attribué aux manifestants un lieu de travail et de réunion. Là, ils pourront préparer une conférence de presse prévue pour le week-end prochain et un pique-nique (sic !) destiné à expliquer leurs revendications et à montrer à quel point ils sont sympathiques… Pendant ce temps, Canal + pourra finaliser ses contrats, Dreamworks et Warner vendre Shrek 2 et Troie aux supports du monde entier, Oshii Mamoru présenter Innocence, les commerçants cannois vendre du folklore provençal… Ainsi les journaux auront vendu leurs papiers. Le monde du spectacle, grande mare à requins, se sera refait un vernis de solidarité, et les stars ne risquent pas de planter leurs talons dans un intermittent caché sous le tapis rouge. Tous contents dans le meilleur des mondes possible, il ne restera plus au Ministre de la Culture qu'à signer le Happy End…
[Illustrations : droits réservés AFP]