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David Weisman

Revoir Manhattan


Entretien à propos de la reprise en salles et de la sortie DVD du film Ciao ! Manhattan. Mai 2004

En tant que réalisateur, David Weisman n'est connu que pour un film : le magnifique Ciao ! Manhattan, portrait sans fard de la Superstar Edie Sedgwick. Homme de grande culture, il a surtout œuvré dans la production, avec entre autres les indépendants Hector Babenco (Le Baiser de la femme araignée, 1984) ou Paul Morrissey (Spike of Bensonhurst, 1988). Pour nous, il se remémore, avec la sortie DVD et la reprise en salles de Ciao ! Manhattan, le mythe Factory, sa réalité beaucoup moins glamour, son égérie Edie et l'insouciance hippie.


Lire la chronique du film

Fluctuat : Ciao ! Manhattan offre une vision originale de la fameuse Factory. On est loin des clichés glamour habituels.
David Weisman : Ciao ! Manhattan n'est pas à proprement parlé un film sur la Factory. Si nous prenons la définition la plus succincte de la Factory, la Factory c'est Andy. Or Andy n'est pas dans le film. Le spectateur a l'impression de le voir mais il n'apparaît que sur des photos intégrées au montage. Le film pose plutôt des réflexions sur la Factory, il gravite autour mais ne s'en approprie jamais l'essence.

Tout le long du film, il y a une question posée constamment sur l'origine des images. On oscille toujours entre la fiction et la réalité. Dans le noir et blanc, il y a les pièces d'un film Noir et à côté de ça, des images d'archives. Cette dualité est-elle volontaire ?
Il y a deux films différents dans Ciao ! Manhattan. Le film commencé qui fut un fiasco, et un autre pour le « réparer ». Le premier, le film noir et blanc, raconte une histoire fictive. Il ne s'agit pas d'un film Noir, l'inspiration est puisée plutôt du côté d'un film de Lellouch, Un homme et une femme. Mais en fait, ça n'est qu'un échec. Nous l'avons ébauché durant le printemps 67. Nous étions alors tous drogués, désireux de vivre « dans le moment ». C'était une époque chargée de distractions, on ne pensait pas à demain, on ne pensait pas à hier.

L'un des scénaristes, Chuck Wein, arrivé dans la Factory avec Edie, fonctionnait aux prévisions astrologiques et aux amphétamines, comme Hitler. C'était un « dissident » de Warhol, un passif agressif qui voulait créer un univers parallèle à la Factory, et certains croyaient en lui. Tout le monde était convaincu qu'il détenait la solution à tout logée dans sa tête. La réalité, c'est qu'il n'avait rien dans la tête. C'était juste un rêveur qui possédait la faculté de convaincre. Et tout le monde le suivait dans sa bêtise. Comme Hitler. Résultat : il n'y eut que la première partie du scénario d'écrite et prête pour le tournage.

Celui-ci s'est très vite rempli de plans futiles, hors script, très courts, qui ne dépassaient pas une minute. Nous avions de très belles images certes mais qui restaient des bouts de rien, sans intérêt dans la construction du film. En quelques mois, il n'y avait plus de budget et nous nous retrouvions avec la moitié des scènes écrites filmées. Fin 1967, nous avons tenté de tourner encore, avec un nouveau récit, en essayant de conserver certaines scènes de cette histoire inachevée.

Comment êtes vous parvenu à concilier cette fiction et la suite « documentaire » ?
L'idée du documentaire n'était pas du tout présente au départ. Avec mon partenaire John Palmer, nous avions l'intention de créer quelque chose entre la réalité et le documentaire. On s'est attelé à reconstruire un plan de travail avec rien. « Hitler » et sa petite amie s'étaient amusés à découper les rushes au montage, littéralement. Le cast n'était plus disponible. Edie a disparu pendant deux ans. Robert Margouleff, richissime fourreur et producteur du premier film, se contint tant bien que mal lorsqu'on lui annonça que ses investissements avaient pris l'eau. Finalement, il a rallongé le budget moyennant un rôle pour son fils Jean (M. Verdecchio). Ca tombe bien, nous n'avions que lui !

Plus tard, à travers des contacts, j'ai retrouvé Edie deux fois, dans des hôpitaux différents. Edie a toujours participé activement au film. En tant que co-réalisatrice, elle avait conscience de chaque étape, elle était obsédée à l'idée de terminer ce film. D'une certaine manière, je crois qu'elle voulait raconter, à travers lui, son histoire. Peut-être même savait-elle qu'il lui restait peu de temps. Ca, et une espèce de narcissisme, ont métamorphosé cette fiction comme récit de sa vie.

Ce film, c'est un jeu entre elle et vous ?
Oui, en quelque sorte. Ca se joue surtout entre Edie et la mort. Et nous en tant que spectateurs. Nous ne nous attendions pas à son décès. Sur le plateau, nous lui lancions sarcastiquement des « Tu vas tous nous enterrer ! » Elle sortait de multiples tentatives de suicide. Elle recherchait une attention perpétuelle. C'était ça son jeu avec la mort. Pendant une scène, elle marcha sur du verre brisé. Et alors que le staff s'affolait, elle lança un négligé « oh, encore une cicatrice ! » Elle se moquait toujours d'elle-même.

Comment expliquer le mythe Edie Sedgwick dans ce cas ?
Edie a grandi dans une famille d'aristocrates. Ses parents possédaient un ranch à Santa Barbara. Alors que le commun des mortels va à l'école, se lie des amitiés, quitte la demeure familiale, Edie restait au ranch du crépuscule à l'aube. Elle avait un précepteur au ranch, elle faisait du cheval au ranch... Ses seules sorties étaient les visites à l'hôpital où à Boston chez sa grand-mère. Edie appartenait aux mondains. Depuis son enfance, partout où elle allait, tout le monde la connaissait. On ne la présentait jamais, comme un dauphin de la dynastie des Bourbons. De ce fait, elle ne s'est jamais posé la question de pourquoi sa notoriété. « C'est naturel que tout le monde me connaisse, il en a toujours été ainsi. »

Hormis Edie, quels étaient vos liens avec la Factory ?
J'étais en dehors du mouvement. Avec John Palmer qui a tourné le premier film d'Andy, Empire, nous étions des marginaux. La Factory était une sorte de bibliothèque. Vous prenez un bouquin, vous vous asseyez, personne ne vient vous importuner, vous faîtes ce que bon vous semble.

Andy était le bibliothécaire. Il a fondé cette bibliothèque avec Billy Linich, non pas sur une idée fixe - Andy n'a jamais eu d'idées - mais parce qu'il aimait les stars, les individus qui possédaient une grammaire riche et qu'il souhaitait les rassembler. La Factory est demeurée un établissement privé, réservé au glamour. Oubliez la politique, le sérieux, tout cela n'était que pur narcissisme ! Le Vietnam n'a jamais existé chez Warhol.

Steven Watson, spécialiste de l'avant-garde new-yorkaise, vient d'ailleurs de publier un livre, un who's who sur le mouvement, Factory Made (Editions Hardcover, 2003). C'est au passage le seul ouvrage sur la Factory. Il existe une centaine de livres sur Andy mais sur la Factory, il n'y a que celui-ci.

Que faites-vous aujourd'hui ?
J'ai produit un film assez connu : Le baiser de la femme araignée (Hector Babenco, 1984). Je prépare son vingtième anniversaire à Cannes pour l'année prochaine. J'ai également achevé deux documentaires, l'un sur l'évolution du film et l'autre sur le romancier Manuel Puig, auquel on doit l'adaptation de Babenco.

Une scénariste m'a enfin demandé de superviser un projet de fiction à partir du making-of de Ciao ! Manhattan. Ce sera concentré sur la piscine du film et les expériences vécues par l'équipe autour de ce décor. C'est intéressant parce qu'on y a vu se côtoyer un bon nombre de personnalités éclectiques : Palmer, sa femme, Vadim et sa mère, un personnage fascinant, grande icône de Saint-Tropez et Malibu, ressemblant à Piaf et fascinée par Edie. Elle ne parlait jamais et pourtant était présente cinq jours par semaine. Pour contempler Edie.

Entretien réalisé le 5 mai 2004 à Paris par Laurence Reymond. Merci à l'attentive retranscription de David Fernandes.

[Illustration : The pool set, DR Plexifilms]

Laurence Reymond
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