Dans la forêt de la déraison, douze êtres se confrontent sans se voir. Douze aveugles égarés de leur hospice espèrent le retour du guide, un prêtre qui est mort au milieu d'eux. Leurs repères spatio-temporels sont complètement brouillés, tout comme ceux des spectateurs qui se retrouvent dans une même situation de cécité.

Fortement imprégné par l'esthétique théâtrale de Maeterlinck, qui révoque la présence humaine de la scène, Denis Marleau signe avec Les Aveugles la disparition physique des acteurs. Il épure, réduit les personnages à l'extrême, réactualisant ainsi les utopies du théâtre symboliste. Le masque prédomine, les acteurs sont remplacés par des projections vidéos représentant des visages reproduits à l'identique. Six visages féminins et six visages masculins, sculptés dans les ténèbres perpétuelles, abandonnés à l'insoutenable de leur solitude. Le théâtre se confond alors au cinéma, à sa caractéristique première : la reproductibilité technique ; c'est une forme complexe et fascinante qui détourne les dispositifs du multimédia et des arts plastiques. L'illusion est parfaite, désarmante, propice aux hallucinations.

Pour combler le vide crépusculaire qui les emprisonne, les aveugles cherchent à se rassurer, entretenant un dialogue tout aussi déstructuré et irrationnel que le langage de l'inconscient. Toute la grâce de ce théâtre immobile réside dans notre capacité à s'abandonner, à accepter le trouble profond que procurent ces figures spectrales, à se laisser porter par ce rythme lent et onirique. Le temps, l'espace n'existent plus, nous sommes au seuil d'une suspension métaphysique, un intervalle fantasmagorique reliant le microcosme de notre monde quotidien au macrocosme, à l'univers cosmique.

Dans ce drame statique où rien ne bouge, l'écoute, l'environnement sonore sont prégnants. La quintessence de l'existence y est révélée avec la sublime poésie maeterlinckienne, chargée de symboles et de signes évocateurs. Cette poésie qui laisse vibrer ce qu'il y a de fécond et d'occulte dans l'être. Ces moteurs qui déterminent et orientent une vie : le désespoir, l'angoisse, l'ineffable des pensées.

Subrepticement les lunes s'embrument, les mimiques se figent, annonçant le triomphe de la « déthéâtralisation » : parce que l'acteur est mort et que l'échange intersubjectif est fatalement voué à l'échec. Une appréhension de la transcendance à expérimenter avant que l'outre-tombe ne s'en charge pour vous…

Les Aveugles
Fantasmagorie technologique, conçue et réalisée par Denis Marleau
Texte Maurice Maeterlinck
Avec Céline Bonnier et Paul Savoie

"Monde Parallèle" Montréal
Spectacle présenté dans le cadre de « Lille 2004, capitale européenne de la culture »
Du 9 au 11 avril 2004

Alexandra Lazarescou


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