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Sous les vents de Neptune

Sous les vents de Neptune - Fred Vargas

Sous les vents de Neptune - Fred Vargas

Le commissaire Adamsberg se trouve aux prises avec un démon intérieur qui le piège par derrière et sans prévenir, plantant dans ses épaules des serres aiguisées et le laissant pantelant d'angoisse. Non, Adamsberg ne nous joue pas une resucée du Horla. Juste un fantôme qui surgit du passé, armé d'un trident, pour le tourmenter et pourquoi pas, le harponner comme un bon gros poisson.
Fred Vargas revient donc avec son commissaire Adamsberg qui nous avait quitté en sueur à la fin du trépidant Pars vite et revient tard, polar sensationnel que j'ai achevé dans mon bain, glacé d'avoir trop attendu la fin. Or, point de telle sensation sous ces Vents de Neptune, bien que l'eau de mon bain se soit à nouveau tiédie, la passion y était moindre.
Soit, on retrouve le meilleur de Vargas, à commencer par l'aspect documentaire, si cher à Manchette qui aurait trouvé là une incontestable disciple. Tout est d'une précision de barbier, on ne se perd dans rien, on apprend une foultitude de choses inutiles qui construisent la toile de fond et on sent l'auteur immergé dans son histoire, en brodequins des champs, de l'eau jusqu'à la taille, l'oreille aux aguets, l'appareil de projection sous le bras. Dialoguiste truculente, la zooarchéologue Vargas nous plonge dans le phrasé québécois le plus vert, au plus profond du verbe fleuri de la belle province et son matinage de vieux français délicieusement désuet. Pareil pour la prose, la phrase, le maniement syntaxique, bref le traitement : délice, captif, addictif. C'est drôle, composé avec brio et on frise même parfois la franche rigolade.

Mais le piège
Serait-il compliqué de suivre un personnage sur plusieurs opus sans tomber, tout au moins chanceler vers l'autocitation, la presque caricature, la fatigue et son repos dans le réflexe ? Pennac s'était lui-même échoué dans les affres de Malaussène au troisième épisode duquel, déjà, le simple style ne suffisait plus à étancher le manque de rigueur de l'histoire. Voilà ce qu'il m'arrive avec ces « Vents » de Vargas. Je la trouve trop en confiance, acquise à son lectorat et à ses réflexes de bonne faiseuse. Là où l'on trouvait précédemment des récits à intrigues d'une exactitude helvétique, il y a dans ce cru 2004 des mésaventures d'Adamsberg une sorte de laisser aller qui confine, carrément, à l'incongruité. Incongruité que Vargas, très confiante donc, prend le soin de corriger en cour de récit par d'improbables retournements de situation ou de simples oublis dans le dossier d'instruction. Un peu mince, quand même.

Autre sujet facilitant : le serial killer
J'ai un profond problème avec l'introduction du tueur de masse dans la littérature policière française. Malgré les quelques exemples qui ont hanté les chroniques judiciaires de ces dernières années et dont le parcours ne ressemblera jamais à leur artefact de romans, je ne trouve pas que le tueur en série soit un personnage en adéquation avec notre « culture criminelle » très ancrée dans de l'assassinat crapoteux, du crime désorganisé, de la grande délinquance qui occit par accident ou nécessité de survivre. Je me trompe peut-être mais le méchant tricolore me laisse un arrière-goût très franchouille de démerdard maladroit, à l'envergure départementale voire à l'identité régionaliste. Et je suis désolé pour les fans de Granger et les excités de Bourgoin, mais nous ne croisons pas tous les quatre matins un Arthur Shawcross ou un Ted Bundy aptes à nous inspirer une enquête gersoise, périgourdine ou alpine.
Or, le Neptune d'Adamsberg est l'un de cela, quoique raffiné puisque juge et de haute extraction, belliqueux autant qu'instruit dans le choix de son arme systématique : le trident et sa cohorte de référents littéraires. Tout cela ramenant en surface la jeunesse du commissaire, de laquelle surgit un frère sauvé des eaux, illustration supplémentaire, s'il en fallait, des faiblesses de ce roman. C'est encore personnel - mais que voulez-vous, je ne crois pas en l'universalité de la critique donc tout n'engage que moi, ce qui est bien suffisant - mais je bondis lorsque débarque en quatrième épisode ce genre de familier, carte maîtresse de l'implication décuplée du héros dans l'histoire qu'il est censé régler de manière dépassionnée. Je bondis parce qu'encore, je flaire le chemin de la faiblesse et de ses facilités. Une recette. Tout comme la fausse piste, reniflable à trente pages sans le moindre talent de limier. Encore facile. Le Commissaire serait-il l'assassin ? Ne vous fatiguez pas, Mlle Vargas, Shakespeare nous a déjà fait le coup et Don Siegel a même essayé de nous faire croire que l'inspecteur Callahan - oui, Eastwood himself - assassinait des prostituées dans de courtes et violentes périodes d'amnésie. Non, ça ne suffit pas, Vargas marque encore plus le trait et embringue jusqu'à Danglard, le fidèle inspecteur d'Adamsberg, dans de farineuses correspondances avec un prétendu complice censées brouiller des pistes qui ne sont que trop claires, bref noyer le poisson.

Bon, j'arrête là, le principe n'est pas de dégoûter.
D'autant que ça n'est pas désagréable à lire. Le seul souci, c'est que ça m'a mis en colère. Et comme un malheur n'arrive jamais seul, je lis une presse unanime, très envieuse de recouronner Fred Vargas, deux ans après le succès de Pars vite. Et oui, le voilà le vrai piège : l'élan. C'est encore la meilleure des recettes que de surfer derrière le précédent paquebot, dans sa vague. Mais gaffe à l'inertie, ça ne dure qu'un temps. Le mieux c'est d'être devant et de se servir de la pression de la proue, pour faire moi aussi dans la métaphore aquatique si chère à ce brillant écrivain.

En attendant, et puisqu'il est question d'êtres extraordinaires se devant d'avoir une réalité concrète à la fin pour ne pas écorner le but intrinsèque du roman à intrigue, je vous conseille plus chaleureusement la lecture de l'étrange Shirker paraissant chez Christian Bourgois, d'un certain Chad Taylor, néo-zélandais de son état et sur lequel je viendrais bientôt m'appesantir si ce bref avertissement ne vous convainc pas.

Sébastien D. Gendron.
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