Árpád Schilling a choisi de monter "Liliom" dans la tradition du théâtre hongrois des années 1930 : costume d'époque colorés, rideau rouge entre chaque acte, intermèdes chantés par les comédiens en devant de rideau, petit orchestre. Les visages sont maquillés de blanc, les yeux cernés de noir, ce qui contribue à accentuer les mimiques des personnages, réglés au battement de cil près.

A à peine trente ans, Árpád Schilling est un jeune metteur en scène hongrois qui a le vent en poupe. Il se définit lui-même comme artiste indépendant et a refusé plusieurs propositions de grands théâtres à Budapest. Il préfère se consacrer à la recherche avec sa troupe, la Compagnie Krétakör (le Cercle de Craie, en référence au texte de Brecht) : recherche sur le théâtre comme forme artistique mais aussi comme forme de réflexion sur le monde.

Très productif dès ses débuts il y a une dizaine d'années, Árpád Schilling a monté Brecht, ses propres pièces (créées avec les comédiens à partir d'improvisations), mais aussi, avec plus ou moins de bonheur, des textes de István Tasnádi, auteur hongrois contemporain. Récemment, il s'est tourné vers les classiques européens. Liliom, de Ferenc Molnár, écrit en 1909, est un des grands textes du théâtre hongrois du XXème siècle.

Liliom est bonimenteur sur un manège : bagout, belle gueule, beaux muscles, les petites bonnes en goguette sont sous le charme. C'est aussi un voyou notoire, une petite frappe sans scrupules bien connue des services de police. Julie est une jeune servante avec des principes : c'est à cause d'elle que Liliom est renvoyé du manège, elle unira son destin au sien, même si elle sait que c'est embarquer pour le pire. Misère et coups s'ensuivent effectivement. Tonitruance de gags, de morceaux de bravoure, de clins d'œil au public, c'est certain, on est au théâtre, celui qui requinque et vivifie, celui qui va droit au tripes sans passer par le cerveau.

Pas de psychologie sur le plateau : Árpád Schilling fait évoluer les personnages dans une sorte de grande boîte blanche et vide, tels des rats de laboratoire. D'où on observe qu'un jeu expressif bien maîtrisé, comme c'est le cas avec les comédiens de la compagnie Krétakör, peut être un vecteur magnifique d'émotion et de sens. L'expérience pointe également les limites de l'exercice : ce style de jeu très à fond, très chorégraphié, nécessite un tel apport d'énergie de la part des comédiens ainsi qu'un travail tellement minutieux pour régler chaque instant du spectacle, qu'il résiste difficilement à la durée. Liliom est un drame romantique. Petit à petit, le texte reprend ses droits, la mélancolie de Julie domine et l'exubérance joyeuse retombe.

Par ailleurs, les moments importants, à force d'être stylisés, perdent parfois en clarté. Le suicide de Liliom par exemple : une coupure dans le texte et une action confuse rendent les raisons de l'acte difficiles à saisir. Ce qui se passe lors du retour de Liliom sur terre est également assez flou : quand Ferenc Molnár écrit que Liliom donne une gifle à sa fille, Árpád Schilling montre simplement un léger sursaut de frayeur causé par une étreinte paternelle un peu trop pressante.

Reste la force de Julie, interprétée par Annmária Láng, déjà superbe en sbire du roi dans Léonce et Léna, pièce au répertoire de la compagnie et également présentée au festival le Standard Idéal. La mise en scène d'Árpád Schilling fait clairement de Julie le personnage dominant, contrepoint grave à la futilité ambiante. Contrairement aux apparences, elle n'est ni soumise ni transparente. Quand tout le monde bavarde, elle se tait. Elle ne s'explique pas, ne se justifie pas. Quand on la questionne, elle répond simplement "tchoc" ("c'est comme ça", en hongrois phonétique). A la mort de Liliom, c'est son amie qui lance des pleurs à fendre l'âme. Julie ne bouge pas. Seule avec le cadavre, elle lui rend les coups qu'il lui a si souvent donnés. Julie reste un mystère. Ce qui est certain, c'est qu'elle vole la vedette à Liliom.

Liliom
texte de Ferenc Molnar
Mise en scène Árpád Schilling
Compagnie Krétakör, Budapest
Festival Le Standard idéal
A la mc93 du 6 au 10 avril 2004

Catherine Richon




- Lire la chronique du spectacle Léonce et Léna
Lire la présentation de Liliom sur le site le Standard idéal
- Le programme complet et les chroniques de la rédaction Scènes de Fluctuat.net sur le site Le standard idéal
- Le site de la compagnie Krétakör

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