Texte de Heiner Müller. Du 29 mars au 4 avril 2004 au Théâtre du Colombier, à Bagnolet
« Hamlet-Machine » d'Heiner Müller continue à être interrogé par la Compagnie La Communauté inavouable : depuis quatre ans, Clyde Chabot travaille ce texte dont la densité ne semble pas épuiser les expérimentations chaque fois différentes.
La création proposée cette année offre un dispositif original, qui invite le public « à vivre concrètement l'idéal d'une sorte de 'communisme théâtral' », comme l'explique Clyde Chabot, dans un entretien pour le journal du théâtre Le Colombier, qui recevait la troupe jusqu'au 4 avril 2004. Dans cette utopie poético-politique, les spectateurs participeraient à la pièce, de manière active, à travers trois interventions essentielles, expliquées dans une feuille remise dès l'entrée et reprises en direct, par une intervention du metteur en scène, qui expose son projet, donne des clefs possibles pour mieux se retirer au profit d'un aléatoire qui dessine chaque soir un parcours de l'écriture et des corps, modelé sur les interventions espérées.Afin que nous soyons partie prenante de ce qui se déroule, les frontières entre acteurs et spectateurs s'effacent dans l'espace : la scène disparaît au profit d'un espace commun, qui peut sans cesse être traversé par chacun, sans distinction de statut. Les fils des diverses machines, ordinateurs, consoles, caméra, chaîne et lumière semblent tendre une toile au-dessus des personnes rassemblées. Des îlots se dessinent autour de chaque lieu stratégique : l'ordinateur sur lequel l'on est invité à écrire dans le texte intégral de Heiner Müller, la chaîne et ses CD mis à la disposition, une caméra pour offrir la possibilité de donner notre point de vue sur une parcelle de ce spectacle, la table où les livres de l'auteur et d'autres emblématiques, un album de photographies attendent les regards et la lecture.
Certes, « le spectateur est libre d'occuper une position d'observation ou d'action. ». Mais il ne peut qu'être troublé par cette position, ou plutôt la difficulté, au moins dans la première partie, à en définir une, de manière définitive. Alors même que le spectateur sait que deux acteurs, Hamlet et Ophélie, doivent traverser le texte, à l'écoute de ses actions, que les techniciens - un musicien, un vidéaste et un informaticien - lui furent présentés pour réinventer à tout moment leur activité en fonction de ses collaborations, il ne ressent pas moins un malaise, sinon une tension. On se demande d'abord qui sont les acteurs, toute personne étant potentiellement susceptible de l'être ; en outre, depuis cette année, une danseuse intervient, « reflet de la matière invisible, du corps collectif qui prend forme chaque soir entre les spectateurs, l'équipe artistique et les machines. » Or les regards vierges des spectateurs peuvent y voir une Ophélie, alors même qu'ils y retrouvent une position qui leur évoque celle du témoin, notamment lorsqu'elle se perche en hauteur, dans un coin, silencieuse.
Instabilité de ce microcosme que la scénographie a rendu impossible à appréhender d'un seul point de vue : le spectateur curieux est ainsi obligé à des déplacements, vécus comme transgressifs, au moins au début. La parcellisation s'infiltre peut-être dangereusement dans l'attention portée au spectacle : l'œil se focalise sur une machine, mais souvent aux dépens de l'improvisation des acteurs, ou lorsque l'on est ramené au jeu, les autres outils sont occultés. Et le risque plane de décrocher du fil du texte, pourtant visible en continu, projection sur un mur. Sans doute est-ce une crainte inhérente à l'expérience : le texte, pourtant nécessairement parcouru, n'est-il pas volontairement miné par les virus informatiques, cherchant à produire « des agencements inédits des mots, laissant transparaître de nouvelles fulgurances du texte et perturbant ainsi le jeu des acteurs » ?
Le spectateur ressent finalement ce qui parcourt le travail de Clyde Chabot et qu'elle nomme « diffraction » : l'œuvre résisterait à toute représentation, seules des traductions dans divers langages seraient possibles. La complexité d'un monde éclaté, la contradiction d'Hamlet qui hésite sans cesse entre agir et se retirer de tout rôle, pour devenir machine sans « aucune douleur aucune pensée » trouvent une traduction sensible dans un spectacle qui nous plonge dans un chaos de sensations et d'images, nous fait ressentir la tension d'une possibilité à entrer dans la création, d'un inconfort à trouver sa place dans un espace morcelé. L'expérience d'une telle représentation ne peut que stimuler par les questions qu'elle suscite sur notre position en tant que spectateur et acteur du monde de la scène, et peut-être de l'autre. Toutefois, un ironique paradoxe pointe à la sortie : les moments les plus intenses, où se crée une certaine communauté, semblent naître quand les acteurs assument pleinement et généreusement leur rôle, sans l'attente aléatoire d'un public qui peut avoir le droit de choisir la place de spectateur.
Hamlet-Machine
Texte de Heiner Müller
Mise en scène : Clyde Chabot, Assistante : Séverine Batier, Scénographie : Annabel Vergne, Lumière : Pierre Zach, Chorégraphie : Marika Rizzi
Avec Yann Allegret et Anne Sophie Juvénal (Comédiens), Cyril Alata (Musique et son) Eric Angels (vidéo)
Matériel vidéo : Sophie Laly / Eric Angels / Muriel Habrard
Photographie : Annabel Vergne, Hervé Bellamy
Conception Internet : Agnès de Cayeux et Olivier Chauvin (not to be)
Du 29 mars au 4 avril 2004 au Théâtre du Colombier, à Bagnolet.
Une Production de : La Communauté inavouable, Le Hublot - Colombes, EPOPEA Cité des arts de la représentation - Pierrefonds, La Gare Mondiale (Lieu de recherche et de confrontation théâtrale) - Bergerac, Le Forum Culturel de Blanc Mesnil. Avec le concours du Ministère de la Culture et de la Communication (DICREAM et DRAC Ile de France) et de l'ADAMI.
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