Aujourd'hui, où selon l'adage très probable, nous sommes tous américains, c'est-à-dire schizophrènes, nous devons comprendre avec les Pixies qu'il y a deux manières d'être américains : être des héros ou des freaks

Certains ont été ou sont les deux à la fois. D'autres, privés de leur jumeau à la naissance, ont été simultanément deux schizophrènes (Elvis Presley, Philip K. Dick). A travers les voix conjuguées de Black Francis (à l'avant) et Kim Deal (à l'arrière), les Pixies donnent l'impression d'un chanteur double-schizophrène poursuivi par le fantôme de sa sœur jumelle morte à sa naissance et qui aurait réussi à se réincarner dans une nouvelle jeune femme. C'est miraculeux que deux personnes qui semblent s'être si peu aimés (Black, Deal) aient produit ensemble un double-chant aussi profondément poétique. La voix de Kim Deal (une des plus belles de toute l'histoire de la musique populaire, troublante, aigre-douce, heureuse autant qu'un spectre peut l'être) donne tout à fait l'impression d'un Shité de théâtre Nô adapté à l'univers du rock teen-ager. Même seule, en leader des Breeders ou des Amps ou chantant en duo dans This Mortal Coil, elle continue à accompagner le frère qui l'a perdue. Elle ne parle jamais de sa propre initiative mais revient toujours pour répondre à quelqu'un. De même, Black Francis, seul, ou avec les Catholics, est un Waki qui ne se remet pas d'avoir perdu la voix qui était revenue d'entre les morts pour lui répondre. Comme Orphée ou un personnage d'histoire extraordinaire d'Edgar Allan Poe, il l'a deux fois perdue (et c'est ce qui fait la si grande tristesse, l'impression d'esseulement insupportable des innombrables chansons - mêmes joyeuses - de Black Francis devenu Frank Black après les Pixies).

Si ils évoquent autant de figures légendaires simultanées, croisées et brouillées, c'est que les Pixies n'ont à proprement parler aucune histoire et défient toute interprétation possible - ou plus, encouragent à la manière des chansons des Beatles et des films de David Lynch (les deux pilonnes entre lesquels leur avion oscille - comme l'indique suffisamment leur effrayant Live at the B.B.C., pris en sandwich entre Wild Honey Pie et In Heaven) une interprétation infinie, singulière au possible, sans assignation possible. « Il y a tout de même eu les Beatles, à la base »... On connaît le parti pris anti-intellectualiste de Black Francis. Il recoupe cependant une idée complexe : la pop culture serait, non analytique et adéquate dans sa relation à la culture, mais synthétique et mutante. Black Francis s'avoue influencé par beaucoup de choses : Iggy Pop, Samuel Beckett, Jacques Tati, Captain Beefheart, Rainer Werner Fassbinder, les Ramones... Mais cette influence, à la différence dont les influences sont ingérées par un groupe auto-réflexif comme Sonic Youth, ne donne pas lieu à une analyse de ces référents, mais par une rencontre impulsive, une contamination burlesque et sérieuse. C'est une rencontre qui s'établit très rapidement avec des éléments culturels, mais qui ne donne pas lieu à une interprétation à volonté d'univocité. En gros, ils ingèrent. Les Pixies sont au rock ce que Charlie Parker est au jazz : aucune question, aucune réponse, juste une trombe dévastatrice, une douche froide et électrique, sur chaque sujet important : les extra-terrestres, les femmes fatales, les animaux, etc. Qui s'intéresse vraiment aux interviews des musiciens pop ? Il y a des choses merveilleuses dans les interviews des Pixies, dans n'importe quelle interview de n'importe quel ex-Pixies. Mais c'est souvent si merveilleux qu'on oublie que c'est aussi très intelligent : quand Black Francis dit par exemple qu'il est impossible de sortir un mauvais disque si l'on aime vraiment la musique (ce qui, par extension, en dit long sur l'amour de la musique de beaucoup de gens). Que le problème de la drogue dans le rock, c'est surtout d'arriver à en tirer un matériel de chanson qui ne soit pas un tissu de clichés. Enfin, surtout, cette remarque parfaite : « Je crois que si des gens disent de nous que nous sommes importants c'est simplement parce que nous ne sommes pas phénoménalement barbants ».

Les Pixies avaient des corps très improbables : un obèse névrotique et comique qui hurle plus juste que quiconque, un guitariste chicano ringard et sobre, un batteur bien straight et une bassiste-grande-fillette, alcoolique et bagarreuse, avec un timbre à faire fondre les vautours comme du caramel au chocolat. Ils étaient tous outrageusement mal habillés. Et en cinq ans (1987-1992), c'est-à-dire quatre albums et une poignée d'inédits, ce quatuor intense aura simultanément donné naissance aux années 90 dans une grande vague mutilatrice et donné le fin mot de cette affaire en balançant leur monkey au plus profond du ciel... Le ridicule de l'esprit collège, la solitude peuplée d'extraterrestres et d'animaux, la schizophrénie comme couverture sociale, le psychédélisme théologico-politique, et le désert surtout, le grand désert qui s'étend sans cesse, tout ça c'est dans leurs chansons, leurs 81 chansons. Les Pixies sont des décharges ininterrompues d'enfance, violente et électrique. Un art de l'enfance : voilà ce que devrait toujours être la pop music. Car l'enfance n'est pas donnée à tout le monde : il faut, à chaque naissance, lui réinventer un corps adéquat. Les artistes inventent une enfance à leur public. Une nouvelle enfance à ajouter à sa collection, qui ne sera jamais assez grande, d'âges éprouvés simultanément, à tout âge, dans des corps aussi nombreux que possibles. Cette année, l'année du singe pour les chinois, il est nécessaire que les comptines saturées et les rengaines hurlées à la lune des Pixies reviennent dans nos oreilles plus violemment et plus joyeusement encore. Les Pixies ne sont pas les années 90 : ils sont beaucoup mieux. Puisqu'ils sont les Pixies.

Discographie :
Surfer Rosa / Come on Pilgrim (1988)
Doolittle (1989)
Bossanova (1990)
Trompe Le Monde (1991)
Pixies at the BBC (1998)
Complete B-Sides (2001)

Tous ces disques sont chez 4AD

Docteur Léon Murphy

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