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Compte-rendu après une rencontre avec Suzette Glénadel, déléguée générale du festival. A la BPI, du 5 au 14 mars 2004
La censure et un Grand Prix attribué à un film controversé ont marqué la 26e édition du Festival du cinéma du Réel le mois dernier. Retour sur l'événement avant la reprise des films primés le 6 avril à la SCAM et le 1er mai au Mélies à Montreuil.
Pas d'autres explications qu'un insert en début de film qui dit en substance qu'après le tournage un hélicoptère de l'armée russe sera abattu par les combattants tchétchènes. Les morts étaient-ils sous la douche ? Nous ne l'avons pas su ou pas compris. Pas plus d'ailleurs que l'exact propos du réalisateur russe Aleksandr Rastorguev, diplômé de l'Institut de Théâtre, Musique et Cinéma de Saint-Petersbourg. On suppose bien sûr qu'il dénonce. Mais on ne sait pas très bien qui ou quoi dans ce documentaire (son quatrième) de 45 minutes baptisé Nettoyage du jeudi (Cistyj Cetverg) au montage à la Vertov, coproduit par une chaîne de télévision russe.
Grand Prix du Festival
Et pourtant, ce film énigmatique et troublant a reçu le Grand Prix du Festival du cinéma du Réel dont la 26e édition se déroulait à Beaubourg du 5 au 14 mars dernier. « C'est un film qui, je le conçois, tout en dénonçant la guerre en Tchétchénie, est un peu ambigu. Mais, c'est sans doute parce qu'il ne peut pas dénoncer le conflit de manière ouverte. C'est vrai qu'au début du film, j'ai été assez désorientée. Mais, il permet à chaque spectateur de réfléchir, justement parce qu'il ne donne pas de réponses immédiates. Ce que le jury a apprécié dans ce film qui a fait l'unanimité, c'est aussi la manière de raconter la guerre, plus cinématographique que reportage. Souvent, les gens confondent documentaire et reportage. » explique Suzette Glénadel, déléguée générale du festival pour justifier le choix d'un jury présidé par le réalisateur et écrivain Robert Bober. Mais, on la sent tendue comme un tir de grenade. À l'image de cette édition 2004 marquée aussi par la peur, la controverse et la censure.
Risque de trouble à l'ordre public
La polémique a un nom : Route 181. Résumons les faits : le 24 novembre 2003, Arte diffuse un documentaire de 270 minutes Route 181, fragments d'un voyage en Palestine-Israël (disponible en DVD, édité par Momento). A la réal, les cinéastes Eyal Sivan et Michel Khleifi. Le premier est israélien, le second palestinien. Dans son édition du 6 mars et sous la plume d'Ange-Dominique Bouzet, Libération définit le film (que nous n'avons malheureusement pas pu voir) comme « une sorte de road-movie qui retrace un voyage le long de la ligne de partage tracée entre Palestine et Israël en 1947, par la décision 181 de l'ONU. Fondé uniquement sur les interviews de ceux de tout bord que les cinéastes rencontrent sur leur chemin - particuliers, commerçants, bergers... -, le film est une formidable plongée dans le quotidien de la région.
» Thomas Sotinel, journaliste au Monde n'est pas tout à fait de cet avis. Le 11 mars, il évoque un film asymétrique : « Les Arabes, palestiniens ou de nationalités israélienne, sont écoutés avec empathie, en tant que victimes. Les Juifs parlent ès qualités - anciens combattants, pionniers des kibboutz - et délivrent pour la plupart un discours structuré par l'idée sioniste. » Juste après la diffusion de novembre, ce film déclenche des réactions hostiles. Lettres anonymes reçues par Arte, menaces de mort, là aussi anonymes, dont a fait l'objet Eyal Sivan. Installé depuis 1986 en France, ce partisan d'un Etat binational et laïque a récemment porté plainte contre des propos qu'il juge incendiaires, des propos prononcés par Alain Finkielkraut sur Radio Communauté Juive le 30 novembre 2003. Il aurait accusé le réalisateur d'être « l'un des acteurs de [...] L'antisémitisme juif », ajoutant que pour Sivan « il s'agit de les tuer, de les liquider ». Les deux cinéastes pointent également du doigt dans un communiqué certains détracteurs : « les milieux ultrasionistes, les sites internet, les radios et la presse pro-Sharon ».
Une censure sans précédent
C'est quelques semaines après cette première polémique que le festival du Réel décide de déprogrammer sous la pression (lettres de cinéastes et d'intellectuels au Ministère de la Culture notamment) l'une des deux projections prévues de Route 181. Une censure sans précédent dans l'histoire du festival, officiellement justifiée « d'un commun accord entre la BPI, le Centre Pompidou et le ministère de la Culture », pour « des raisons de sécurité », « de danger de tout point de vue unilatéral » arguant aussi de la très vive émotion « notamment chez tous ceux qui s'alarment de la montée des propos et des actes antisémites ou judéophobes en France et qui considèrent que le parti pris hostile à l'existence d'Israël sous-jacent au film peut être de nature à nourrir ces phénomènes. » Les protestations diverses d'associations de réalisateurs, de documentaire et une pétition de 300 signataires n'ont pas empêché la déprogrammation au grand dam de Suzette Glénadel « Si je n'envisageais pas de partir comme il est probable, l'année prochaine, j'aurais déjà démissionné ! » lançait t-elle dans Libération, le 10 mars dernier. « Cette polémique a été lourde à porter, explique t-elle. Le festival n'a pas été trop perturbé. Mais dans les coulisses, nous avons été très bouleversés. Pour moi, ça restera une tâche dans l'histoire du festival. Je maintiens que ce film y avait sa place. Notre erreur est de ne pas avoir assez réfléchi à la stratégie à mener. »
Hormis ces deux films polémiques, le festival, qui a accueilli 15.000 spectateurs, présentait une rétrospective consacrée à l'Argentine et 80 films longs et courts autour de thèmes comme le sport, le travail, la mort... sans grandes surprises cinématographiques. Une édition marquée enfin par un absent de marque, Jean Rouch, père du documentaire ethnographique et membre du Comité de Direction du festival, décédé quinze jours avant le début des projections. Lui-même avait d'ailleurs été frappé de censure par le gouvernement anglais qui avait interdit en 1965 la diffusion de son film La chasse au lion à l'arc à cause d'une séquence qui montrait la mort d'un lionceau tué par un chasseur. Messieurs les censeurs....
Reprise des films primés
Au cinéma Le Mélies, Montreuil (Centre Commercial de la Croix de Chavaux, Patio Central. Tél. 01 48 70 69 13), le samedi 1er Mai 2004.
* 13h00
Dites à mes amis que je suis mort
Nino Kirtadzé, France, 90', VOSTF
Revêtu de son plus beau costume, Tsotné, entouré de sa famille, attend de recevoir ceux qui vont l'accompagner jusqu'à sa prochaine demeure.
* 15h00
Le Génie helvétique, Mais im Bundeshuus
Jean-Stéphane Bron, Suisse, 90', VOSTF
Au Palais Fédéral, le parlement suisse, les débats de la commission chargée d'élaborer une loi sur les OGM se déroulent à huis clos. Mais rien n'interdit à une équipe de cinéma patiente et curieuse d'attendre devant la porte...
* 17h
Grandir au collège
André Van In, France, 82'
Collège Pasteur, Gennevilliers : de décembre à Juin, la caméra suit les « petits » de sixième qui découvrent un nouvel univers, et les élèves de troisième, jusqu'à l'étape cruciale de l'orientation.
Un Cas d'école
Leonardo di Costanzo, France, 60', VOSTF
Une école dans la banlieue de Naples. Les élèves parlent napolitains et les professeurs italiens. Mais la fracture n'est pas seulement une question de langue.
* 20h30
Alienations
Malek Bensmaïl, France/Algérie, 105', VOSTF
Dans le service de psychiatrie d'un hôpital de Constantine : suivre au quotidien médecins, malades et familles pour tenter de comprendre les souffrances que peuvent vivre, aujourd'hui, les Algériens.
[Illustration : Route 181, DR Momento]