Une île tropicale, à l'atmosphère lourde, saturée d'humidité. Un bungalow sur pilotis pour touristes ouvert sur la scène, on voit une chambre avec un grand lit carré, la cuisine, et derrière, cachée, la salle de bain. A côté, une mare entourée de plantes luxuriantes et surplombée d'un grand écran.

La scénographie rappelle un tournage de cinéma : l'espace théâtral est strictement fermé par de grandes bâches jaunes qui créent un bocal rectangulaire, une immense boite étouffante, ouverte uniquement vers le public, dans laquelle évoluent les personnages. La scène semble se transformer en un véritable lieu d'expérimentation et Franck Castorf, tel un entomologiste qui examinerait à la loupe des insectes, semble prendre un malin plaisir à grossir les traits de ses personnages et à scruter leurs réactions dans ce milieu hostile. Des techniciens suivent et filment les personnages en gros plans, tandis que plusieurs caméras fixes nous montrent, à d'autres moments, ce qui se passe hors scène, dans la salle de bain, les toilettes, sur la « plage » qui se situe derrière la scène, cachée par un grand mur où trône un immense drapeau américain, et même dans une conduite d'eau qui perfore le décor et permet aux comédiens de traverser la scène en rampant, comme des soldats dans une tranchée. Nous ne voyons donc ces lieux qu'indirectement, sur l'écran, comme par effraction, et pourtant en gros plan. Le mécanisme du voyeurisme le plus vulgaire est ici largement exhibé et marche cependant à plein.

C'est dans ce décor à la fois complexe et fascinant que Frank Castorf a choisi d'adapter librement la pièce de Tennessee Williams, le Doux Oiseau de la Jeunesse, créée pour la première fois à New-York en 1959. Deux personnages à la dérive : une actrice d'Hollywood sur le retour, Alexandra de Carlo, qui se fait appeler Princesse Kosmonopolis, échouée là après l'échec d'une première, et un jeune gigolo, Chance Wayne, qu'elle s'est payée pour passer du bon temps. Mais Castorf court-circuite d'emblée tout effet de réalisme ou de fidélité à la pièce de Williams en faisant jouer Alexandra par une jeune comédienne pimpante Kathrin Angerer et Chance par le célèbre Martin Wuttke, plus si jeune que ça, flanqué d'une perruque blonde et d'un maquillage censé cacher ses rides ! Sacré défi pour les comédiens, déconcertant pour les spectateurs qui ne connaissent pas la pièce. Les personnages de Chance et d'Alexandra prennent alors une étonnante épaisseur et irradient d'un charisme profondément ambigu.

On croit d'abord à un huis clos entre Chance et Alexandra, tous deux paumés, minés par le temps qui passe et obsédés par leur apparence qui leur échappe. La caméra qui les suit pas à pas semble révéler, à la fois, leurs failles et leur détermination à transformer en spectacle, c'est-à-dire en images, leur dérive et leur usure dans ce décor de pacotille. Comme le dit Castorf, "Cela parle du désir mais aussi de la pression d'être constamment en représentation (...)La caméra est impitoyable, elle a quelque chose de l'ordre de la justice, elle se rapproche, elle donne des informations, des preuves, et elle dénonce notre désir de vouloir nous cacher nos propres défaillances et notre vieillissement. Elle montre également l'homme dans son état le plus pitoyable."

Mais soudain tout bascule : ce que l'on croyait être un lieu sans mémoire, sans histoire, une île à touristes, a déjà été le lieu d'une tragédie, une histoire d'amour manquée entre Chance et Angeline, la fille de Boss Finley, rendue stérile suite à l'avortement imposé par le père, mariée maintenant au médecin dépressif qui a raté l'opération. La menace jusque là latente trouve un visage avec ce "patron" tyrannique et raciste de la ville. Tous, le fils, la fille, la maîtresse, Chance, luttent en réalité contre un même homme, le Boss, abject au possible, qui incarne à lui seul un ordre raciste, violent, misogyne, et qui exerce un pouvoir inique sur sa famille, ses domestiques, sa ville. L'envers, la face cachée du rêve américain, si souvent décrits par Tennessee Williams.

Frank Castorf nous brosse le portrait de ces personnages à la dérive, mélancoliques et pitoyables mais il semble moins s'intéresser à leurs petites histoires qu'à leur signification politique sous-jacente. Il met en scène un monde torride, de pulsions violentes, vulgaires qui bouillonnent dans cet espace clos. Un monde qui essaie malgré tout de sauver les apparences, à travers un puritanisme hypocrite, face aux caméras omniprésentes. Mais ce monde est profondément ambigu. Car cet univers de pulsions, qui suinte la décadence et la violence larvée, dégage dans le même temps une sensualité, un érotisme grossier mais réel qui n'est pas sans rappeler les autres pièces de Tennessee Williams et les films qui en ont été tirés, dont le mythique Un Tramway nommé Désir, que Castorf a monté à Bobigny il y a deux ans. La mise en scène de Forever Young retrouve cette charge érotique et brute qui a fait la légende de Marlon Brando et qui constitue le coeur de l'écriture de Williams.

C'est bien là tout l'intérêt du travail de Castorf : sa volonté de dénoncer la violence politique des Etats Unis (voir son interview et son intervention à la table ronde le Théâtre entre mythes et Histoire, organisée à la mc93 Bobigny) , ses mensonges, l'industrie hollywoodienne, son culte de la jeunesse, pour ne pas dire son obsession du jeunisme et de l'apparence, prend à charge toute la fascination que nous avons du rêve américain, de son cinéma, de ses stars et de ses images. Car cet univers décadent qu'il construit est fascinant, attirant et nous replonge dans le mythe d'Hollywood, et de ses plus belles réussites : la scénographie nous rappelle la Nuit de l'Iguane, le film de John Huston, d'après la pièce de Williams, avec Ava Gardner et Richard Burton, Chance nous rappelle Marlon Brando, Princesse toutes les blondes platinées de naguère et d'aujourd'hui. Même la dénonciation de l'impérialisme américain se fait en reprenant, mot pour mot, une longue scène d' Apocalypse Now. La mise en scène de Castorf élabore ainsi un dispositif et une mise en scène complexes, qui multiplie les niveaux d'interprétations et de références.

Nous sommes nous-mêmes pris au jeu de cette obsession plastique qui tend à tout déréaliser : notre regard s'égare, ne sait plus où se poser, et choisit le plus souvent la fascination de l'écran. Nous nous laissons gagner à cette magie de la mémoire, de l'inconscient collectif, de la musique, en un mot du mythe américain. Castorf met brillamment à jour le mécanisme de notre fascination des images, des écrans, d'Hollywood, de sa décadence. Il n'est pas jusqu'à cette violence sourde, raciste, perverse, ces personnages broyés par l'Histoire, pathétiques, misérables qui n'entraînent notre intérêt et notre curiosité. Les caméras happent notre regard et exacerbent notre voyeurisme. Et c'est Angeline au bord de la folie que nous scrutons en gros plan sur l'écran en train de regarder sur une télévision un manga pornographique, puis allongée sur la "plage" s'arrachant des lambeaux de peau sous le drapeau américain, et enfin pendue dans les toilettes.

La mise en scène n'est pas sans nous interroger sur le plaisir irrécusable que cet univers suscite. Et s'il est une morale, mais ce n'est pas sûr, c'est dans la complicité de notre regard qu'il faut la rechercher.

Forever Young
Compagnie Volksbühne am Rosa-Luxemburg-Platz, Berlin d'après Le Doux Oiseau de la jeunesse de Tennessee Williams
Adaptation et mise en scène : Frank Castorf avec Kathrin Angerer, Fabian Hinrichs, Sir Henry, Martha Fessehatzion, Milan Peschel, Volker Spengler, Laura Tonke, Martin Wuttke
Du 11 > 14 MARS 2004
Du jeudi 11 au samedi 13 mars 2004 à 20h30
dimanche 14 à 15h30
Grande salle Oleg Efremov
MC93 Bobigny, 1, bvd Lénine 9300 Bobigny. tél : 01 41 60 72 60

Anne Morvan




- Lire L'entretien avec Frank Castorf par Andréa Jacobsen
- Lire la présentation générale du Festival Le Standard idéal en rubrique Agenda
- Visiter le mini-site du Festival Le Standard idéal réalisé en partenariat avec la mc93 et Fluctuat.net.
- Lire la présentation de Forever Young sur le mini-site du festival.

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